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Publié le : 28 Décembre, 2020 - 16:30 Temps de Lecture 5 minute(s) 515 Vue(s) Commentaire(s)

ABANE OU BOUMEDIENE

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En ce 27 décembre, certains commémorent le 63e anniversaire de l’assassinat de Abane, d’autres regrettent, 42 ans après, la disparition de Boumediène. Deux polarités du passé qui pèsent toujours sur l’avenir du pays.

Le balancier du destin algérien peut-il continuer longtemps à hésiter entre ces deux conceptions opposées de l’idée nationale ? Existe-t-il encore quelques raisons de croire que le rapport de force militaro-populiste qui s’était imposé au Caire en 1957 et qui nous a menés à la situation actuelle peut connaitre une remise en cause ou, à tout le moins, un semblant d’évolution ? Peut-on envisager un regard distancié sur notre histoire récente pour autoriser un début d’analyse adulte et cohérente en lieu et place des magouilles claniques qui ont étouffé tout débat sur ce que peut et doit être la nation algérienne ? Tout dépend de la manière dont on appréhende la scène politique.

Si l’on observe le sérail et que l’on s’en tient aux codes qui le régentent, on peut en douter. Le général Khaled Nezzar vient de retrouver l’Algérie de façon aussi mystérieuse que la manière dont il fut obligé de la quitter. Des indices annoncent qu’un autre officier, le général Médiène, serait sur la voie d’être élargi pour des raisons aussi opaques que celles qui ont provoqué son internement…Sans préjuger du contenu des dossiers des uns et des autres et en attendant de connaître les dessous et conséquences de ces tractations, on peut supposer que la justice qui fut activée par Gaïd Salah pour éliminer ses adversaires se soumettra avec la même docilité devant les nouvelles instructions qui pourraient blanchir des personnages qui furent ses victimes hier encore. Et l’idée de relancer à nouveau la noria de la violence et de l’opacité risque de séduire les revenants ou leurs délégués si tant est que l’occasion de peser sur les évènements leur est donnée.

Première éventualité : la rotation clanique peut accoucher d’une autre apparence de pouvoir qu’il sera cependant difficile de maquiller : l’actuel chef d’Etat fut adoubé par celui qui est maintenant voué aux gémonies et, plus ennuyeux, enterré au carré des martyrs avec des funérailles nationales. Depuis 1957, on a peu fait cas des valeurs démocratiques et de la légalité constitutionnelle; mais le régime ayant toujours construit sa légitimité sur la confiscation du sacrifice commun consenti pour la libération du pays, on avait veillé à ne pas trop brader l’aspect symbolique de ce patrimoine. Jusqu’à cet enterrement surréaliste où on a vu le bal des pleureuses professionnelles conduire à El Alia la dépouille d’un officier qui, dit-on, aurait dû être radié de l’armée une quinzaine d’années auparavant.

D’un point de vue protocolaire, le rétropédalage va être problématique. Politiquement, les affidés de l’ancien clan se tiennent le ventre et essaient de deviner le sens du vent. Mais est-ce bien là l’essentiel ? Pour avoir rencontré une partie de ce personnel, il ne m’apparait malheureusement pas déraisonnable de penser que quelles que soient les outrages, abus ou injustices dont ont été l’objet des notables qui semblent bénéficier du nouveau rééquilibrage des forces en présence, il y a peu de chance de les voir spontanément dédier leurs concours vers une vision en phase avec les mutations politiques, sociales et culturelles qui agitent la scène algérienne et les considérations géopolitiques qui bouleversent notre environnement immédiat. La raison ? La réforme et encore plus le changement global ne sont pas lisibles par leur logiciel. Il faudrait des paroles et des actes inconnus du dictionnaire politique du système pour réveiller non pas la confiance, elle est durablement hypothéquée, mais l’attention du citoyen en défiance complète vis à vis de tout ce qui est officiel.

Le déplacement de la dépouille de Gaid Salah, comme cela fut demandé par la vox populi, la libération et le dédommagement de tous les détenus d’opinion et l’annonce d’une initiative forte sur la scène nord-africaine en rupture avec les rigidités politiciennes qui ont marqué - et à quel prix - notre politique dans la région seraient des signaux susceptibles de convaincre d’une possible volonté de mise à niveau doctrinale et d’adaptation stratégique. On peut autant le souhaiter qu’en douter. Le boumediénisme, maniant la trique et la démagogie, imprègne encore l’imaginaire de nombreux responsables. Et la dernière visite d’un collaborateur de Poutine appelé à la rescousse pour donner le change à la nouvelle alliance américano-marocaine laisse deviner que l’illusion de la restauration d’un monde bipolaire fait encore rêver à Alger.

En d’autres termes, même si le clan Gaïd Salah venait à être éjecté, on aurait une différence de degré – peut être moins de brutalité et, soyons optimiste, moins de gabegie que ce que l’on a connu avec le duo composé par le défunt chef d’état-major et l’ex chef de l’Etat - mais pas de nature dans un système politique rouillé et verrouillé. Or, c’est bien la nature du système qui est en cause en Algérie où on ne peut plus faire l’économie d’une mise à plat que, de toute façon, le désarmement moral, le démembrement clanique et l’assèchement financier rendent inéluctable. Mais comme toujours chez nous, les évolutions, si prévisibles soient-elles, ne sont jamais anticipées; elles sont subies de façon spasmodiques et par effraction.

Reste l’autre acteur : les populations ou la rue. On aurait tort de ne pas tirer les conclusions que donnaient déjà à lire ces marches pacifiques, généreuses, assidues mais impuissantes à offrir autre chose que leur propre reproduction hebdomadaire, comme si faute de vision et d’audace, elles se suffisaient à elles-mêmes. Au fond, ne voyant pas émerger des idées crédibles et des compétences rassurantes, le changement radical finit par devenir, pour la rue aussi, une source d’inquiétude dès qu’il fallait l’extraire de sa formulation verbale. Le refus d’assumer la désobéissance civile, l’incapacité à donner une image et de faire délivrer un message clairs à cette mobilisation inédite fut décodé par le pouvoir et l’opinion internationale comme une impossibilité de voir naître une alternative à partir de cette insurrection.

Les forces politiques et sociales erratiques de l’opposition se contentèrent de suivre ou de se positionner passivement par rapport à la foule, guettant une opportunité prête à consommer qu’offrirait éventuellement la rue. Force est de constater qu’en dehors de quelques propositions théoriquement structurées mais restées au stade de virtualités, l’opposition ne fut pas en mesure de comprendre, de stimuler et de donner sens et perspective à une ardente aspiration populaire à l’émancipation citoyenne. Cette acéphalie qui empêcha l’organisation d’une transition démocratique ordonnée pose un diagnostic implacable. Même mise dans des conditions idéales, l’opposition, telle qu’elle a existé jusque là, a apporté la démonstration qu’elle n’est pas en mesure de transformer un rejet en projet. Il ne s’agit pas d‘accabler ou de polémiquer ; mais ignorer cet enseignement relèverait du déni. Concrètement, cela veut dire que les cadres et les méthodes qui ont prévalu en Algérie sont objectivement dépassés. Un cycle historique se termine.

Entre le système toujours réfractaire à l’ouverture et la frilosité d’une opposition sclérosée, il reste une énergie populaire qui ne va pas forcément s’éteindre mais qui peut se réveiller sous d’autres formes que celles que nous avons connues en 2019 et 2020. Et en la matière, toutes les hypothèses sont, hélas, ouvertes.

Il faudra du courage, de la modestie et de l’intelligence pour inventer les solutions à la mesure d’exigences et d’attentes populaires massives et irrépressibles. Des Algériens ont faim. Des Algériens sont en colère. Des Algériens sont impatients. D’où l’urgence d’un débat profond, large et libre.

Est-on conscient de la complexité des blocages qui s’accumulent devant nous ? Evalue-t-on à sa juste mesure l’ampleur des efforts conceptuels et organisationnels qu’il faut déployer pour éviter le naufrage ? Une chose est sure : la voix d’outre-tombe (en amazigh on dit anza) d’Abane n’a jamais autant résonné dans la nuit algérienne

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