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Publié le : 01 Mai, 2020 - 15:45 Temps de Lecture 6 minute(s) 7840 Vue(s) Commentaire(s)

Asma Mechakra, la chercheuse algérienne qui bouscule les sommités

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Écolo, hirakiste et scientifique. S'il faut chercher une personnalité qui mène de front les trois combats sur le terrain et dans les labos il faut regarder entre le Vieux Rocher où elle est née et a grandi et les bords du lac Léman où elle déploie son savoir. Elle c'est Asma Mechakra, chercheuse en biomédecine à l'université de Lausanne, à qui l'arrivée inattendue du Covid-19 a donné l'occasion d'interventions remarquées sur les réseaux sociaux. Tellement remarquée pour l'une d'elles qu'un journal algérien "one twoo threeste" s'est cru autorisé à la décrire en vainqueure d'une controverse contre le Pr Luc Montagnier. «Je n’ai pas aimé le titre racoleur de l’article en question car il ne s’agit pas d’un bras de fer avec le professeur Montagnier. Il y avait un brin de chauvinisme en plus», note Mme Mechakra. Elle a, en tout cas, été la première, dans l'univers de la science, à s'offusquer de la thèse du prix Nobel de Médecine 2008 présentant le Covid-19 comme le produit d'une manipulation humaine et jugeant que l'histoire du marché aux poissons «est une belle légende». Le Pr Montagnier récompensé pour ses travaux sur le SIDA a repris à son compte une étude indienne. Cela a fait bondir la chercheuse qui l'accuse sans détour de faire des déclarations «irresponsables» et de se livrer à une «fausse science». «Je connaissais le preprint auquel il se réfère (Pradhan et al., Bioarxive, publié le 02.02.2020 et retiré peu après) et la théorie du complot sous-jacente. Ses propos sont contestables sur plusieurs plans. (1) en sciences, on ne tire pas de conclusions avant d’avoir apporté les preuves. (2) Il s’appuie sur une étude qui a été retirée justement parce que c’est une fake-science. J’ai reproduit le même raisonnement avec la souche Mayinga du virus Ebola et je trouve qu’il y a plus d’Ebola dans Sars-Cov2-2 que de VIH. Cette étude est juste absurde. 27 scientifiques de 8 pays différents ont contesté très tôt cette théorie du complot dans une correspondance à la revue The Lancet. (3) Il dit que les auteurs l’ont retirée parce qu’ils ont eu des pressions de la Chine. C’est faux. La déclaration du premier auteur est claire. Ils ont décidé de la retirer pour se démarquer des théories du complot qu’ils ont nourri bon gré mal gré (entre autres raisons). J’ai donc été abasourdie par cette avalanche de spéculations et j’ai publié mon opinion», explique-t-elle.

Le Nobel est reparti se confiner dans le silence après une défense molle. Les services de renseignement américains ont clos ce jeudi l'histoire. Pour eux, le nouveau coronavirus n'a pas été créé par l'homme ou modifié génétiquement. Mme Mechakra n'est pas par ailleurs adulatrice du médecin marseillais Didier Raoult hissé parfois au rang de divinité, capable de réaliser des miracles avec son traitement à base de chloroquine, adopté sans hésitation par l'Algérie. «Le protocole Raoult implique deux molécules : la chloroquine et l’azithromycine. On ne peut pas simplement transposer les effets d’une molécule testée pour une autre maladie sur le COVID19. On ne connaît même pas la physiopathologie de la maladie», relève la chaouie de Constantine.«Pour prescrire un médicament pour une maladie donnée, il faudrait que son effet thérapeutique ait préalablement été prouvé. Pour ce faire, il y a des canaux scientifiques standards à suivre. Il faut faire des études cliniques et l’étalon ore ce sont les essais randomisés contrôlés. À ce jour, il n’y a aucune étude de ce type», selon elle. «Des études non randomisées à petites cohortes existent (dont celles du Prof. Raoult) mais les données sont contradictoires. Au Brésil, une expérimentation a brusquement été arrêtée après la mort de 11 patients (de 81 patients au total) et le développement d’arythmies cardiaques par d’autres patients (effet indésirable potentiel connu). Même chose en Suède. D’autres études montrent que la chloroquine n’est pas efficace lorsque son effet est comparé au placebo», poursuit la chercheuse. «Dans les années 1950, des études cliniques inappropriées ont causé des malformations des membres à la naissance après que des femmes enceintes aient pris la thalidomide. C’est une question d’éthique médicale et de règles de bonne pratique. Même en situation d’urgence, je pense que la prise de décision doit se faire sur la base de données incontestables». Dieu Raoult devra donc accomplir d'autres miracles pour attirer Asma Meckakra dans son club d'adorateurs.

Et que pense-t-elle de l'adoption par l'Algérie de son traitement? «À ma connaissance, il n’y a aucune étude randomisée contrôlée (ni aucune autre étude) en Algérie. Pis encore, nous n’avons pas d’agence de régulation des essais cliniques à l’instar de la FDA aux États-Unis ou de la "Medicines and Healthcare products Regulatory agency" en Angleterre. Et la "maîtrise" revendiquée par les autorités alors que l'Algérie présente la plus forte mortalité en Afrique? "Partout dans le monde, le nombre de cas réels ne correspond pas au nombre de cas officiels. Ce problème se pose de façon plus importante chez nous car le nombre de tests virologiques est dérisoire. En outre, le Financial times a publié une étude comparant le taux de mortalité global de la pandémie aux taux de mortalité normal pour la même période. Ils trouvent qu’il y a 122 000 morts de plus dans 14 pays européens. Ceci voudrait dire que le taux de mortalité par COVID19 serait 60% supérieur. Idem aux États-Unis, une étude de la "Yale Schoole of Public Health" montre qu’il y a 15 000 morts de plus pendant le mois de Mars et les premiers jours du mois d’Avril. Pourquoi je cite ces études ? Toute proportion gardée, le taux de mortalité pourrait être sous-estimé. Il serait très intéressant si des chercheurs algériens en santé publique fassent l’étude. Pour autant, "les mesures prises ont sûrement atténué la propagation du virus et ont allégé la pression sur les structures hospitalières», note l'ancienne étudiante de l'université de Constantine où elle a obtenu une licence en biochimie. Elle rêve de retourner y donner des cours. Mais une demande envoyée en février dernier est restée lettre morte.

Si la catastrophe redoutée a été évitée, le risque d'une deuxième vague n'est quand même pas à écarter. «Le virus est encore là, mais un assouplissement des mesures a déjà été implémenté dans une tentative désespérée de mitiger les dommages économiques. Des pays européens ont révélé leurs plans progressifs de déconfinement en misant sur la technologie, l’usage de masques à grande échelle et la systématisation des tests. Nous n’avons pas ces moyens et tout faux pas pourrait entraîner une deuxième vague», met en garde cette fille qui a grandi dans un milieu où le savoir est une règle. Son père est retraité de l’éducation nationale et sa mère de l’enseignement supérieur, après avoir été Prof. en enzymologie et ancienne directrice du laboratoire de Biologie et Environnement.

Asma a obtenu sa licence en Biochimie à l’université de Constantine, puis son Master en Biologie cellulaire et moléculaire à l’université Joseph Fourrier à Grenoble. Elle a ensuite participé à un concours qui lui a permis d'arracher une bourse du Ministère de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie français. C'est le ticket qui lui a permis de réaliser une thèse sur la génétique de maladies cardiaques à l’école doctorale sciences-santé à Lyon. Après cela, elle a connu une première expérience à l’université du Zhejiang en Chine, où elle a travaillé dans le domaine des cellules souches et de la médecine régénératrice. De s'être autant investie dans ses études n'a pas empêché la chercheure de s'engager dans les combats citoyens. Pour preuve, ses multiples contributions dans la presse sur des sujets politiques et sociétaux. Fin 2019, elle a lancé une campagne contre le gaz de schiste dont on avait alors relancé le projet d'exploitation. Militante anti-raciste, elle a publié un essai sur l'islamophobie, l'antisémitisme et la laïcité.

Hirakiste toujours en mouvement, elle milite pour la libération des détenus politiques. Cela lui a valu quelques avertissements indirects. Elle fait partie de ceux qui ont lancé la pétition pour la libération de Karim Tabbou. Science et conscience, Asma, mère de famille de 34 ans, est une rétiaire qui ne se bat pas seulement contre les virus naturels. Elle est née la nièce de l'écrivaine et psychiatre Yamine Méchakra, auteure de "la grotte éclatée". Dans la préface du livre paru en 1978, Kateb Yacine écrivait: "à l'heure

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