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Publié le : 28 Novembre, 2019 - 17:30 Temps de Lecture 5 minute(s) 1092 Vue(s) Commentaire(s)

Ingérence : le complexe du colonisé

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Ingérence, le mot est éculé mais de même que les personnes atteintes de sénilité radotent, les despotes le ressassent avec une pathétique niaiserie. Invoquant le sous-développement politique de leurs compatriotes qu’ils prétendent combattre mais qu’en réalité ils entretiennent jalousement, les derniers éléments du système FLN revendiquent le droit de vassaliser leur peuple. Sitôt annoncée par l’eurodéputé Raphael Glucksman, la note adressée aux parlementaires européens exigeant d’aborder enfin la crise algérienne a suscité le traditionnel tollé dans le sérail et sa basse-cour.

Le hasard des luttes a fait que j’ai connu Rafaël Glucksman adolescent quand je rendais visite à ses parents pendant les années de deuil. André, le père philosophe faisait partie des rares intellectuels français qui s’étaient résolument tenu aux côtés des démocrates au moment où la gauche socialiste, volant au secours de la victoire islamiste, cultivait un « qui-tue-qui ? » moralement obscène et politiquement dévastateur; l’amulette est d’ailleurs déterrée aujourd’hui par les fondamentalistes les plus radicaux et, il ne faut pas renoncer à les citer eux aussi, leurs idiots utiles. A l’époque, André Glucksmann, esprit libre, avait tenu à se rendre en Algérie pour voir par lui même et au plus près les choses. Il a rapporté de son voyage un film où il a exposé avec la rigueur et l’honnêteté qui le caractérisaient les tenants et aboutissants de la tragédie qui ensanglantait le pays.

Puérile, la querelle faite au fils Glucksman par le biais du père n’est pas pour autant inintéressante. Elle pose en vérité deux problématiques essentielles qui nous concernent au plus haut point. La première renvoie à l’origine des assassinats de masse des années quatre vingt dix autour desquels les médias islamistes les plus orthodoxes relancent soudainement une forte campagne pour en exonérer leurs doctrine et factions; le second sujet est le droit à la solidarité internationale des peuples face aux régimes dictatoriaux.

Sur le premier point, il faut savoir raison garder. Sauf a y être contraint par les récurrentes incursions intégristes qui commencent à polluer dangereusement les marches par des slogans tendancieux, le mieux est de laisser cette complexe et douloureuse séquence de l’Histoire à une commission vérité et justice indépendante qui éclairera en toute lucidité un drame national. Lancer ces polémiques maintenant et dans les termes qu’elles empruntent est la meilleure façon de provoquer des schismes dans le consensus révolutionnaire et d’offrir l’occasion d’un arbitrage inespéré à l’état-major. Autant dire que ces tribulations travaillent objectivement à la division du peuple combattant et, mécaniquement, à la résurrection de l’ordre militaire dénoncé par la rue. D’aucuns, d’ailleurs, n’hésitent pas à assurer que le deal est en cours de négociation.

L’initiative du jeune eurodéputé soulève également le chantage auquel recourent les dictatures pour s’arroger le droit d’emprisonner et torturer en toute impunité au nom de la souveraineté nationale. En privé, ces potentats n’ont aucune pudeur à endosser leurs postures de néo-colonisés. Quand ils sont à court d’arguments ou que leurs maîtres occidentaux s’irritent de certains de leurs abus, ils supplient de comprendre que leur brutalité est la seule solution pour domestiquer des êtres primitifs. Dans le passé, les médias publics qui stipendient aujourd’hui l’Union Européenne avaient justifié nos condamnations pour avoir « porté atteinte à la glorieuse révolution », matrice d’un bonheur algérien jalousé de par le monde. Notre crime: nous être donné le droit de parler librement dans notre pays. Il se trouve que comme toutes les oligarchies militaires, le régime d’Alger ignore la loi. Il se trouve aussi que comme beaucoup de bénéficiaires de pouvoirs autoritaires, les dirigeants algériens ont longtemps placé le produit de leurs détournements en Europe avant de transférer ce qui pouvait l’être vers les pétromonarchies du Golfe. Sans compter les soins qu’ils vont chercher dans les capitales occidentales ou les généreuses bourses dont ils gratifient leur progéniture qu’ils se gardent bien de sacrifier sur l’autel de « l’éducation authentique » qu’ils infligent aux enfants du peuple.

Sans préjuger de ses suites ultérieures, il ne faudrait pas sous-évaluer le petit tocsin qui vient de résonner à Bruxelles. L’affolement actuel d’Alger est justifié. Si les complaisances et complicités achetées à coup de lourdes concessions économiques et diplomatiques sont remises en cause, c’est que le vieux système post-colonial est entrain de se fissurer. L’affaire est loin d’être banale. Des observateurs ne semblent pas voir que nous assistons peut être à une révolution politico-diplomatique qui vise, sinon à annihiler, du moins à réduire les corruptions par lesquelles des Etats du nord, taisant ou couvrant les turpitudes des régimes illégitimes du tiers-monde, spolient les peuples du Sud.

En assumant de dénoncer les outrageants abus d’Alger, Bruxelles rappellerait à ses devoirs un partenaire qui a signé des accords l’obligeant au respect d’un certain nombre de conventions et valeurs. Les violer est une rupture contractuelle qui condamne son auteur. La condescendance due à l’ancien colonisé aurait-elle vécue ? Il est heureux que des jeunes parlementaires européens s’adressent à l’Algérie en adulte pour dire enfin que ces marchandages obliques hérités d’une décolonisation mal digérée, doivent cesser; ce qui devrait nous agréer car, en l’occurrence, ils pénalisent d’abord le peuple algérien.

Les indignations patriotardes du pouvoir sont d’autant plus vulgaires qu’elles se font à la carte. D’obscurs contrats engageant des secteurs stratégiques du pays comme les transports, la pétrochimie, le bâtiment, l’agro-alimentaire ou la finance sont passés avec des pays du Golfe dans une totale opacité ou en marge des règles les plus élémentaires régissant la concurrence. Englués dans une politique d’infantilisation du peuple dont ils sont les derniers ne pas avoir saisi l’insanité et l’obsolescence, nos tyrans nous expliquent que ces relations maffieuses sont le socle de la souveraineté nationale. En la circonstance, nous ne sommes pas dans une situation d’ingérence mais une mise sous protectorat.

L’approche du 12 décembre va précipiter un certain nombre de décisions et de déclarations d’opportunité. Conséquence directe du nouveau regard porté par l’Europe à l’Algérie, la levée des scandaleux blocages dont a été victime le groupe CEVITAL. C’est d’abord un message délivré aux opérateurs européens qui désertent les uns après les autres le marché algérien. Secondairement, c’est aussi une manœuvre destinée à atténuer en Kabylie le rejet unanime du vote. D’autres annonces peuvent venir d’ici le 12 décembre. Rien ne doit infléchir ou tempérer la marche du peuple vers sa libération.

Pour le bien de la nation, cette opération, qui n’a d’électoral que le nom, doit être disqualifiée car si elle venait à être exécutée, même dans les conditions folkloriques qu’on lui connait, le pays sera exposé dès le 13 décembre à une dynamique socio-politique qui risque, à court terme, de sortir du cadre pacifique qui a prévalu jusque là. Dans ces instants de bouleversement historique, le sang qui vient de couler à Bouira doit interroger tout un chacun, y compris et peut être d’abord, les esprits les plus cyniques.

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