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Publié le : 11 Avril, 2022 - 14:30 Temps de Lecture 10 minute(s) 504 Vue(s) Commentaire(s)

Mort de Liberté : un évènement qui mérite attention / Par Dr Saïd Sadi

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Le quotidien Liberté va mourir. Avec quelques autres titres nés dans la foulée des évènements d’octobre 88, il a contribué à faire naître une presse d’opinion algérienne dont les choix éditoriaux assumés n’ont pas altéré le crédit de l’information produite.

Par son vécu, ce journal, comme le défunt Alger républicain, fait partie du patrimoine intellectuel et médiatique national. Faute de pouvoir affronter la tentation totalitaire du régime qui a emporté cet organe, nous pouvons et devons éviter que son histoire soit l’objet de manipulations ou d’interprétations plus ou moins malveillantes. Et cela a déjà commencé.

Associé dès le premier jour à la création de ce quotidien, j’apporte mon témoignage pour fixer les données concrètes de cette histoire avant qu’allusions, falsifications ou médisances ne prennent racines ; je parle ici de la vérité factuelle car les assertions accablant le propriétaire ou expliquant cette mort annoncée comme la conséquence d’un choix éditorial « éradicateur » relèvent de règlements de compte qui éloignent plus qu’ils n’en rapprochent de la reconstitution d’une mémoire médiatique qui doit être protégée des manœuvres politiciennes qui ont tant couté à notre pays.

Le détail de la genèse de cette entreprise figure dans le manuscrit du troisième tome de mes mémoires ; j’en restitue ici les principales étapes.

Nous sommes à la sortie de la tragédie d’octobre 88. L’ouverture politique attendue allait rapidement s’avérer un aménagement systémique comme le régime algérien a su en produire avant et après le drame qui venait de traumatiser la nation. La lutte politique devenait moins périlleuse mais elle n’en était pas moins ardue. D’entrée, le problème de la liberté d’informer, déjà soulevé par le mouvement des journalistes algériens (MJA), se posa avec acuité. Des journalistes issus du secteur public prirent rapidement l’option de fonder leur propre entreprise. Un groupe rassemblé autour de Omar Belhouchet conçut et réalisa avec le succès que l’on sait un journal qui se voulut de référence. Un autre composé, entre autres, de Zoubir Souissi, Mamar Farah, Fouad Boughanem fit le choix de lancer un média du soir privilégiant l’information factuelle. Enfin, un troisième s’employa à pourvoir le public arabophone d’un titre généraliste de bonne facture. Plus spécifique, fut l’avènement du Matin lancé après la liquidation d’Alger républicain par des militants du PAGS agrégés autour de Mohamed Benchicou. Il restait à combler le créneau du lectorat francophone populaire auquel devait être offerte une bonne vulgarisation de la vie publique.

Je venais de faire la connaissance d’Issad Rebrab depuis quelques mois. Parmi les acteurs économiques avec lesquels j’avais échangé, il était l’un de ceux qui me semblaient avoir saisi que la vie économique en général avait besoin, pour durer, d’un écosystème administratif et politique assaini, ce qui incluait, évidemment, une communication de qualité. Je lui demandais de passer prendre un café pour l’inviter à réfléchir au lancement d’un journal portant les valeurs politiques, sociétales et culturelles de notre mouvance. Attentif, l’homme d’affaire ne manifesta pendant ce premier échange qu’un intérêt mitigé à l’idée d’investir dans un secteur qui lui était étranger et sur une niche dont il percevait bien la délicatesse.

Lors d’un deuxième entretien qui eut lieu encore dans mon bureau sis à la rue Didouche Mourad, je détaillais un peu plus les éléments du projet que j’avais consignés sur quatre feuillets. Y était notamment définie la nature du support médiatique à envisager. Seule la presse écrite était à l’époque accessible ; l’audio-visuel étant encore sous embargo ; il fallait se résoudre au format tabloïd alors qu’El Watan avait, au départ, fait le choix d’une publication classique, c’est-à-dire de grandes pages. Quant au gisement encore disponible dans la presse francophone, il ne restait que le lectorat populaire qu’il fallait protéger du populisme. J’expliquais que même les questions économiques gagneraient à être débattues au-delà des cercles initiés si on voulait favoriser l’émergence d’une opinion publique acquise à une compétitivité loyalement encadrée. Dans ce document figuraient évidemment en bonne place les questions soulevées par notre génération comme la fonction du culte, l’identité nationale, la refondation de l’État, la perspective d’une Afrique du nord démocratique adossée à son substrat amazighe ; ces problématiques étaient maintenant devenues centrales dans le débat public mais j’y développais l’idée qu’il convenait de disposer d’un vecteur qui aide à mieux les socialiser. Cette fois, Issad afficha une meilleure disponibilité. Le texte concluait à l’utilité d’un organe de presse qui assume l’esprit d’avril 80 qui avait réconcilié la nation avec son histoire et valorise l’aspiration à la démocratie pleine et entière qui fut adoptée à la Soummam. Le concept fondateur était clairement identifié, il fallait donner une voix à la dynamique du mouvement culturel berbère qui avait littéralement bouleversé la perception intellectuelle et politique en Algérie. J’en ai gardé un clair souvenir, Issad Rebrab y adhéra avec une spontanéité qui me surprit. Restait à envisager l’aspect réglementaire, c’est-à-dire la possibilité de disposer d’un agrément. Le sujet était évidemment essentiel mais la seule manière d’en avoir le cœur net était d’entreprendre la procédure, cette dernière étant, par définition, publique, nous serions fixés sitôt le dossier déposé.

Hasard ou fuite, je ne saurais le dire aujourd’hui encore ; le fait est qu’une dizaine de jours après cette deuxième rencontre, Ahmed Fattani, déjà ancien journaliste, m’appela. Je le reçus dans mon bureau. Il évoqua lui aussi la nécessité de doter « notre courant d’opinion » d’un média sérieux et s’engagea à trouver les plumes idoines si je réussissais à sensibiliser Issad Rebrab pour apporter la mise de fonds nécessaires au lancement du titre. Je promis de réfléchir et de le rappeler sous huitaine. J’étais un peu surpris car Rebrab et Fattani ne se connaissaient pas et personnellement j’avais perdu contact avec ce dernier depuis le lycée. À deux ou trois reprises, il m’avait été rapporté que depuis l’ouverture politique, il avait fait état de notre scolarité secondaire commune, mais sans plus. Les premiers échos qui me revinrent de la part de certains journalistes à propos de Fattani n’étaient pas franchement encourageants et, dans le magma de la presse du parti unique, il était difficile de faire la part des choses entre les animosités personnelles, l’adhésion opportuniste à la ligne autoritaire du pouvoir qui pouvait aller jusqu’à la stigmatisation systématique des opposants et ce qui renvoyait à des compromissions plus délétères.

Après avoir prospecté un plan B au cas où la piste Fattani s’avèrerait infructueuse, je réalisais que nous étions devant un double problème ; la grande majorité des journalistes était en stand by. Assurés de toucher leur salaire pendant deux ans suite à une décision de Mouloud Hamrouche, la masse préférait voir venir avant de choisir un nouveau parcours professionnel. D’un autre côté, ceux qui avaient franchi le pas de l’aventure de la presse privée voulaient disposer de financements propres. Probablement pour ne pas avoir à subir les effets de dépendances extérieures ; ce qui était de bonne logique. Et jusqu’au bout, aucun autre journaliste n’osa se commettre avec les « milieux berbéristes ».

Avant de parler à Rebrab de l’offre de candidature de Fattani, je rappelai ce dernier pour savoir si, d’une part, il était disposé à assumer désormais une ligne éditoriale franchement acquise au projet soummamien, ce qui amènerait, au moins en certaines occasions, à heurter frontalement le pouvoir et si, d’autres part, il allait accepter dans la rédaction des journalistes ou des intellectuels connus pour avoir fait leurs armes dans l’opposition et qui, pour certains, ont été emprisonnés ou contraints à l’exil à cause de leurs convictions. Il fallait enfin s’entendre sur le but ultime de la démarche : faire avancer l’idée de la nation démocratique, moderne et plurielle, ce qui devait conduire à un recrutement conséquent des jeunes talents acteurs du printemps berbère ou inspirés par ses idées. La réponse de Fattani fut sans équivoque. Il n’y avait aucun problème sur le projet démocratique et la composition de l’équipe ferait l’objet d’une discussion sans tabou à chaque fois que nécessaire.

Il ajouta que pour ce qui était de l’apport financier initial, il ne serait pas excessif. Difficile de savoir si cette attitude participait d’une volonté de donner des gages pour s’exonérer d’éventuelles attaches encombrantes où d’une vraie disposition à s’inscrire dans une nouvelle projection politique à laquelle beaucoup de fonctionnaires du système assuraient vouloir participer ; mais sachant que la décision finale revenait à celui qui allait financer le projet, je décidai de parler franchement de cette entrevue à Issad Rebrab. Sa réponse fut assez pragmatique. Je résume de mémoire mais je crois être fidèle à sa pensée d’alors : si cet homme veut piloter un journal en restant à l’écoute et dans la concertation, pourquoi pas. Pour le reste, il faut aller de l’avant sinon, s’il fallait éliminer tous ceux qui ont écrit ou agi pour le FLN, on ne s’en sortirait plus. La réaction me semblait bien adaptée à la situation. Dans la précipitation et la confusion politiques de cette période, l’opportunité idéale ne pouvait être attendue. Je décidai alors d’inviter Issad Rebrab et Ahmed Fattani dans le bureau où je les avais reçus séparément. La ligne éditoriale et les conditions de la constitution de l’équipe, longuement évoquées avec l’un et l’autre, firent l’objet d’un rapide tour d’horizon. Quand arrivèrent les questions logistiques et financières, je fis savoir que ma contribution sur ces registres ne serait d’aucune utilité.

Les choses semblaient bien engagées entre les deux hommes quand un après-midi, Fattani furieux m’appela pour me dire qu’il se retirerait de l’initiative si je ne répondais pas au journaliste Abdelkrim Djaad qui, disait-il, venait de commettre contre lui une charge au vitriol sur les ondes de la radio publique chaine 3. Il m’amena la cassette de l’enregistrement de l’émission ; elle était effectivement lourde. Et pour dire la vérité, l’attaque était si excessive que je me surpris à m’interroger comment une radio publique a pu laisser passer un tel brûlot. J’y vis une forme de provocation dont je ne sus jamais si elle était du seul fait de Djaad. Fattani était accusé d’être un homme cupide, sans foi ni loi, affecté à la surveillance de ses confrères et, pour faire bonne mesure, il était donné comme un journaliste médiocre.

J’appelais Djaad pour lui dire de passer.

  • Ça tombe bien, je comptais venir te voir ;

  • Tu aurais pu y penser avant ta charge ;

  • On en reparlera de vive voix, j’arrive et tu verras que j’ai été sobre, répondit Djaad toujours péremptoire ;

Une fois devant moi, Abdelkrim me narra par le menu détail les faits et gestes imputés à Fattani quand ils exerçaient ensemble dans la presse étatique, « indicateur, obséquieux, calculateur… », toutes les haines cuites et recuites par des décennies de soumissions et d’aliénations des intellectuels algériens réduits à s’aligner sur une doxa officielle dont, désormais, chacun essayait de s’extraire autant qu’il le pouvait, venaient d’éclater devant moi. Et dans ce genre de situations, je savais bien que les reconversions les plus zélées viennent généralement de celles et ceux qui ont mauvaise conscience.

Je connaissais un peu ces dégâts mentaux, reliquats classiques des périodes glacières.

  • Tu as mené un combat que tu n’as pas le droit de fourvoyer dans cette galère. Fattani fait partie des gens qui t’ont envoyé au trou, asséna, un brin opportuniste, Djaad. Cela faisait à peine quelques mois que je l’avais rencontré, de tempérament éruptif, l’homme n’était pas mauvais. Son caractère ne m’empêcha d’ailleurs pas de mettre plus tard à sa disposition et à titre gracieux l’ancien local du RCD sis à la rue du 19 mai qui devint le siège de l’hebdomadaire Ruptures qu’il avait fondé avec Tahar Djaout. Mais ce jour-là, son injonction m’irrita au plus haut point. Je parvins à me contenir.

  • Abdelkrim, si nous devions ouvrir une liste rouge pour dénoncer ou condamner celles et ceux qui nous ont dénoncé comme des alliés de l’impérialisme et dont certains ont demandé nos têtes, il faudrait procéder à une épuration idéologique. La question qui doit être étudiée maintenant est simple. En dehors de ceux qui ont commis l’irréparable, il s’agit de savoir si un individu peut et veut évoluer. Alors je te propose une chose : accepterais-tu de faire partie de la réalisation de ce journal ?

  • Jamais

  • Tu n’es pas positif. Et un conseil, alors. Évite les attaques outrancières. Fattani qui connait ton parcours autant que tu connais le sien peut être amené à réagir contre toi ; ce ne sera bon pour personne.

Après cette explication tendue, Djaad qui n’avait pas la haine tenace passa la soirée au siège de Didouche avec des membres de la direction du parti, il continua à fulminer avant de se calmer. Je lui suggérai d’appeler Fattani pour s’excuser de ses excès.

  • J’ai exagéré quand je l’ai accusé d’incompétence. Avec le temps, il a appris le métier, finit-il par concéder.

  • Appelle-le pour rattraper ta furie.

Abdelkrim promit de le faire. Et comme il fallait s’y attendre, il n’en fit rien. Après avoir fait part à Fattani de la discussion que je venais d’avoir avec Djaad et de son éventuel appel de repentance, l’incident fut clos mais il faillit condamner à jamais la naissance du titre.

La nouvelle de l’imminence d’un journal dont l’identité éditoriale serait indexée sur le combat d’une génération longtemps dénoncé et réprimé au nom du suprématisme arabo-islamiste avait passablement agité le landerneau politico-médiatique algérois. Nous supposions bien que les différents clans du pouvoir soumis à une accélération des événements suivaient avec des intentions diverses le nouvel arrivant. Que faire ? Agir contre vents et marées. L’essentiel était de verrouiller en amont les principes fondateurs du journal et de veiller à avoir la capacité de rectifier le tir en cas de besoin. Mais fondamentalement nous savions que pour notre titre, comme d’ailleurs pour les autres, les risques de déstabilisation ou d’infiltration pouvaient autant survenir avant qu’après le lancement.

Encore un point factuel. Il concerne le titre Liberté. Il a été susurré ici et là que ce serait l’un des responsables du RCD ou moi-même qui l’aurait trouvé eu égard à notre parcours dans les luttes pour les libertés et les droits de l’homme. L’idée revient à Fattani qui s’est inspiré de la rue Liberté sur laquelle se trouve le quotidien El moudjahid où lui et Hacène Ouandjeli - qui l’avait accompagné dans la concrétisation de ce chantier - avaient appris leur métier. Pour le reste, et comme toute entreprise humaine, l’existence de Liberté ne fut ni stable organiquement ni linéaire en référence aux valeurs éditoriales qui ont présidé à sa création. Ayant évolué dans un environnement politique et institutionnel autoritaires imprévisibles et peu fiables, il en subit fatalement les contrecoups. Mais cela est une autre histoire.

Voilà rapidement rapportées les conditions dans lesquelles est né le journal Liberté.

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