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Publié le : 12 Avril, 2022 - 10:10 Temps de Lecture 16 minute(s) 242 Vue(s) Commentaire(s)

Révolte et subversion dans l’œuvre de Mohamed Loakira / Par Chaïmae BLILETE

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Loakira offre au lecteur une œuvre poétique où les problématiques sont enchâssées les unes dans les autres pour la seule visée : penser l’être et le monde ; un être en plein défi contre sa crise.

Son écriture poétique, à la fois fragmentaire et subversive, regroupant le poétique et le narratif, marque une révolte au niveau thématique et formel, pour mieux définir l’être : un être ancré dans une « schizo-sphère ». Il est toujours tiraillé par le progrès et la déchéance.

Mots clés: être- monde- crise-écriture- révolte.

Révolte et subversion dans l’œuvre de Mohamed Loakira

A l’instar de Laâbi, de Khaïr-Eddine, de Nissaboury, Loakira va utiliser la langue française comme un support pour la transmission de la culture marocaine. Cependant, le rapport à la langue sera considéré comme un fondement culturel chose qui va donner naissance à une réflexion sur les mots. Le thème de la révolte et le culte subversif sont omniprésents dans le recueil contre-jour qui fera l’objet d’étude de cet article. La révolte se traduit à travers l’écriture éparse, le fragmentaire, le discontinu, l’ironie, la dimension interculturelle transformée dans un but parodique, ce type d’écriture va perturber en quelque sorte l’attente des lecteurs vue la représentation composite s’appuyant sur l’antiphrase, c’est tout un travail de déconstruction d’un genre pour construire un autre.

Nous notons chez Loakira la thématique du désenchantement, de l’angoisse, nous assistons à un malaise de l’être, d’efficience qui entraîne des questions métaphysiques. « Qu’est-ce que le Vécu ? Le Futur ? Le Temps ? L’Être ? ». L’être est toujours hanté par ces questions et notamment par l’inquiétude liée à l’écoulement du temps. Ce déséquilibre mène vers une inspiration poétique qui possède des perspectives évoquant le paradoxe de sujet, de son cosmos, tout en comparant la poésie à un pèlerinage pour la quête de vérité. Le poète évoque la poésie comme étant une masse de neige révélant la clarté et la pureté et l’épanouissement d’un jour rayonnant après une frustration obscure, révélant la thématique du désenchantement qui lui touche en tant qu’intellectuel, artiste et poète au lendemain des indépendances. Il trouve son refuge dans la création poétique afin de mieux penser l’avenir.

Ce pèlerin effectue cette randonnée au bout de son monde, en révélant sa déchéance toujours en gardant la même visée d’une quête d’un temps perdu, il recherche le sens à travers la reconstruction du tragique afin de forger un autre mouvement de destin humain et une autre phase d’écriture postmoderne selon laquelle : « l’artiste postmoderne, ne croyant plus au mythe du progrès, se trouve libéré de l’impératif d’innover et peut renoue avec les formes du passé. Il échappe à la contrainte collective et au dogmatisme des avant-gardes. Revenant à une pratique individuelle, il redécouvre la liberté du goût, le droit à l’hétérogène (contre le mythe de la « pureté » en art) et revendique, contre la théorie « terroriste », la dimension ludique de l’acte créateur ».1

Dans quelle mesure la poésie de Mohammed Loakira traduit-elle une révolte contre la crise de soi ? Comment pouvons-nous considérer cette dissidence au niveau thématique et formel ? S’agit-il d’une crise de l’être ou bien d’un appel à la survie ? Comment pouvons-nous définir cette association de l’errance existentielle à celle esthétique dans l’œuvre poétique postmoderne de Loakira ?

1- Hybridité et impureté génériques

L’œuvre poétique de Loakira s’inscrit dans l’héritage de la poésie marocaine moderne. A la manière des poètes de Souffles (Laâbi, Khair-Eddine, Nissabouri, etc.), l’auteur de Contre-jour délaisse l’écriture classique, respectueuse de la syntaxe et de la raison, pour découper le monde autrement. Dans son recueil Contre Jour l’hypothèse postmoderne, mêle le poétique et la « Condition postmoderne » 2 dans un seul cadrage afin de définir l’être dans une posture sociale, marquant son dynamisme cyclique entre le Naître et le N’être, ce qui canalise le sens de l’existence qui se manifeste, tantôt sous l’effet de crise d’existence, tantôt comme une obscure clarté.

En effet, la composition fragmentaire, l’hybridation et le mélange des genres enrichissent les thématiques de la mort, la 1 Marc Gontard, « Le roman français postmoderne », 2003. 2 Ibid. p.8 perte, l’errance, la révolte et la nouvelle naissance à travers l’écriture poétique qui traduit le deuil inachevé décrit par Loakira. Le poète-narrateur y découvre ce châtiment du vécu à travers la monotonie du quotidien, les écarts sociaux, les contraintes et les plaisirs. La capacité et l’incapacité humaine à surmonter les obstacles de la vie. Cependant l’amour est considéré comme un remède et une solution pour mieux surmonter ces écueils. Contre-jour est une symbolisation du fragmentaire et de discontinuité, représentant le chaos de l’être. Cette fragmentation traduit la voix polyphonique que Loakira développe en déployant le chant populaire marocain, la tradition orale la prose, le vers, le conte et la fable avec une langue étrangère, sa poésie semble à un chemin de subjectivité interprétative que l’on peut considérer comme étant un dédale ou bien un chemin du «  langage indirect » 3 , exprimé par la langue française pour qui s’offre à lui comme certains écrivains francophones 4 une langue partagée entre deux cultures différentes afin de faire passer le message culturel et creuser un peu plus l’écart entre l’acte d’écrire et la vie vécue, entre ce qu’ils vivent, pensent, voient, et ce qu’ils racontent. A vrai dire une façon d’« exprimer en français ce qui n’est pas français » 5. Ce recueil reflète l’aspect de la postmodernité à travers cette nouvelle phase d’écriture poétique à savoir : poème-récit selon lequel Les pratiques sociales s’articulent comme étant des fragments textuels regroupant les vers libres et le récit prosaïque avec une correspondance socio-sémiotique dont l’oxymore joue un rôle dominant désignant le clair-obscur selon différentes.

Interprétations

3 L’emploi des proverbes, du chant populaire oral, etc.

4- Les auteurs marocains ou les fondateurs de la littérature maghrébine d’expression française : Khair-Eddine, Khatibi, Laâbi, Chraïbi, Benjelloun, Séfrioui

5- Jacques Alessandra, Mohamed Loakira entre le souffle et le brasier, Collection Pensée autre, Virgule Éditions, 2017, p.30

Ce mot composé : poème-récit rassemble deux formes d’écriture opposantes à savoir les vers poétiques et le récit prosaïque, elle désigne à la fois une binarité qui regroupe deux genres différents autour d’un tiret qui peut révéler la même opposition du post-modernisme, classé sous la tutelle de « la fin de l’histoire, fin de la métaphysique, fin des avant-gardes »

6- c’est-à-dire un anti-modernisme. Contre-jour évoque l’être, sa cosmogonie, sa déchéance, d’où le sens commence à se dilater jusqu’à son anéantissement. Partir d’une poésie en prose vers une poésie qui regroupe le poétique et le narratif à travers le récit souvent représenté entre parenthèses : « Le goût pour les accumulations, pour la répétition et pour les parenthèses. Autant des aspects d’un exhibitionnisme de l’écriture qui oblige le lecteur à y regarder de plus près et parfois même se douter de ce qu’il a cru saisir »

7- On remarque au niveau de la composition esthétique ettypologique de ce recueil qu’il y a une certaine composition au niveau du titre: Contre –Jour et au niveau du genre : poème –récit et même au niveau du courant auquel il s’inscrit : post – modernité. Cette composition semble une re- construction après une véritable destruction. Loakira, comme étant un poète postmoderne se libère des jougs esthétiques tout en s’échappant aux contraintes collectives, revenant à une stratégie poétique individuelle pour une redécouverte de la liberté littéraire se basant sur l’hétérogénéité : poème, récit, verset, contes, fables et Art. 6 Ibid. P. 21

7 Ibid., p.101 Plastiques tout en négligeant la doctrine de « pureté » concernant la structure intimement liée au genre. En outre, Contre Jour peut apparaître comme étant une Œuvre- Mère qui dotée d’une pensée crépusculaire dévoilant tout un secret de la fin tragique, d’une déchéance nocturne, d’un délire conscient…véritables symptômes d’une crise du sujet, qui peut contribuer à une passion poétique comme étant un signe de souffrance. En effet, si l’écriture poétique loakirienne témoigne d’une hétérogénéité au niveau thématique et formel, nous constatons qu’il y a une véritable présentation d’un autre sentiment où le plaisir poétique reflète la souffrance. Donc, la poésie postmoderne semble une poésie de sublime-nostalgique car le poète dans son recueil continue à offrir l’art dans une posture de Beau dont la beauté de perfection artistique camoufle une esthétique de laideur. Le poète dans ce recueil tend à présenter l’imprésentable tout en basant sur l’art, l’abstrait et la métaphysique.

Cet élan composite signe de complexité thématique et formelle, qui peut être interprétée comme un clair-obscur d’où l’obscurité est un signe de l’insomnie chez le poète , comme elle peut être signe d’un contre-voie cette fois-ci poétique qui peut concevoir le monde avec une vision critique différente de celle d’ordinaire, et selon laquelle le poète est à la quête de l’Inconnu et de l’Ailleurs, il est à la recherche d’une étincelle incarnée dans une impasse labyrinthique pleine de contraste pour mieux redonner sens à son existence. L’imaginaire loakirien affirme une réalité fragmentée qui exige par ce biais une loi. Cependant, cette diversité dans le monde social s’explique par la Crise comme étant une dimension réflexionnelle. Cette crise apparaît comme un phénomène lent et intimement lié à l’être « le sujet » comme étant le centre de cette problématique.

Comment pouvons-nous qualifier ce sujet ?

I. Un sujet désemparé :

L’être selon Loakira résulte un changement métabolique de soi vers un « acteur social » 8 , cette transformation de Soi au Je fait de lui un être responsable et un individu capable de modeler ou de remodeler sa condition sociale, cet engagement existentiel est un signe de pacte social que Rousseau nomme « le contrat social ».

En revanche, le déclin de l’être est un signe de déchirement du lien social qui fait de l’individu un sujet en pleine crise. Ce qui signifie l’enfermement de Sujet sur lui et la perte du sens collectif. Cette dégradation évolutive s’opère à travers une liberté de jouissance individuelle ce qui fait de l’être un sujet chantant l’hymne de la discontinuité.

Contre Jour met l’accent sur une problématique fragmentée et rassemblée sous une mosaïque d’où l’individu est à la fois l’être qui devient le « Je Fou » jouissant de ses désirs personnels, chose qui fait de lui un être fragile qui poursuit le contre-courant, ce qui lui mène vers l’échec. Loakira évoquant «  l’être et son trop plein » 9. Il est en quête d’inachèvement de soi, une recherche interminable pour une identification qui sursignifie un malaise ancré dans ce « je », un « je » enterré dans le caveau de souvenirs qui ne cessent d’être présentés afin de mieux annoncer un recommencement, une impasse d’expressions « miroirs » de vécu, de souffrances, d’un moi nostalgique, « un moi profond », tiraillé par son fardeau qui s’inscrit dans une trajectoire cyclique, qui laisse le lecteur persuadé par les oxymores qui touche le quotidien. « Le sommeil me dégrippe …/ Je demeure mal en sillage/ Marmonne rêves, enfers d’ici bas… / Tu me souris/ J’acquiesce … /Dissimulant la nuit dans ma poche arrière/ Je me redresse sur 8 Marc Gontard, le roman français postmoderne, « Le sujet postmoderne » P. 47 9 Mohamed Loakira entre le souffle et le brasier, Jacques Alessandra, Virgules Editions, p.114 mon axe…/ Je vois le levant raser les murs…/Voici le jour qui se lève ». Le poète est en train de fuir son passé infernal semblant aux « enfers d’ici bas » tout en faisant appel à une écriture- miroir qui reflète la réalité de l’être entre passé-présent-futur, ce « va-et- vient » permet au poète de s’arrêter questions touchant l’ordre humain et qui ne cessent de se révéler qu’à travers la poésie qui décrit cette crise et qui se présente comme étant une étincelle ensevelie dans ce « je » humain conscient de sa crise et laissant libre cours à la poésie qui grâce à elle, le poète repli son passé: « Dissimulant la nuit dans ma poche arrière » et se concentre sur soi-même : « je me redresse sur mon axe » en faisant de la poésie une opportunité afin de sortir de cette impasse nocturne : « je vois le levant raser les murs./Il y dépose une saveur aigre-douce, divague et m’invite à porter un nouvel âge de la vie ». Ce retour cyclique et paradoxal trace « l’effacement et l’empreinte, douleur et jouissance, rêve et réalité, spleen et idéal », tournant dans le même canevas du vide, déguisé par une noblesse nostalgique, caractérisée par le retour à un passé déjà en fuite. Cette écriture apparait un code « grimoire » à travers lequel, le poète tend à garder ses souvenirs dans sa mémoire, même s’ils semblent un véritable fardeau qu’il détient sur ses épaules comme un rocher de Sisyphe : « la poésie de Loakira est là dans cette ambivalence où le deuil côtoie la fête, superbe médiation entre la conscience d’une perte originelle et les inconscients d’une voie qui perce et nous parle sous la polyphonie du chant » 10. La poésie semble à un voyage pour la quête de vérité, le poète l’exprime ainsi :

10 Mohamed Loakira entre le souffle et le brasier, Jacques Alessandra, p. 12

 « Comme un voile bigarré qui tend à grignoter ses nœuds pour laisser apparaître la franchise ; Comme une solitude s’abreuvant du partage, à l’idée de quitter enfin sa retraite ; Comme le vœu d’aller aussi loin que possible, véhément. D’étourdissement en extase » 11.

Le poète détruit le sujet classique et crée une poésie moderne ; une posture moderne capable de subsumer les paradoxes et les contradictions de la condition postmoderne. Il donne naissance à une nouvelle vie à travers le dépassement du tragique. Comment a- t-il pu surmonter ce tragique ?

II. Le tragique : La poésie de Loakira connait une spécificité au niveau de l’écriture qui représente la force au niveau thématique et la ruse au niveau formel. Son recueil est inclassable vue la fertilité verbale s’ouvrant sur l’illimité, l’infini, au titre de mouvance concernant la parole : « le poète à crever l’absence, à recueillir des mots leur maximum de présence, à repousser toute part du langage qui ferait l’obstacle à sa quête de traces » 12. Contre Jour peut-on le classer entre le « tellurique et le céleste » 13  Contre Jour permet deux dimensions : temporelle et spatiale dont l’effet du clair-obscur signifie le caractère composite du recueil et de l’imaginaire loakiréen, il s’agit de deux perspectives :

1- « Temporelle où l’effet de lumière, de l’obscurité et de la clarté se définit par l’implication de l’espace, le lieu d’impact de la réverbération qui est une sorte d’insinuation par la lueur sur un cadre donné ».

11 Mohamed Loakira, contre-jour, Editions Marsam, Rabat, 2004, p.8.

12 Ibid., p. 123

13 Ibid. Entre le tellurique et le céleste p. 113

2- « La dimension spatiale entre la perception la lumière et donc du temps, c’est-à-dire un angle donné à un moment donné et une lueur donnée » 14 .Il s’agit de remodeler cette inquiétude existentielle qui touche l’homme et pousse le poète vers un métabolisme de sommeil en une quête d’identification cherchant sa trace dans le retour à la poésie pour un dépassement de la monotonie accablante pour un espace-temps hors du vécu obscur tout en cherchant les rayons d’un jour illuminé à travers le sens poétique :« Le sommeil me dégrippe …/ Je demeure mal en sillage/Marmonne rêves, enfers d’ici bas… / Tu me souris/ J’acquiesce… /Dissimulant la nuit dans ma poche arrière/ Je me redresse surnom axe…/ Je vois le levant raser les murs…/Voici le jour qui se lève ».

Le poète est en train de fuir son passé infernal semblant aux« enfers d’ici bas » tout en faisant appel à une écriture- miroir qui reflète la réalité de l’être entre passé-présent-futur, ce « va-et-vient » permet au poète de s’arrêter questions touchant l’ordre humain et qui ne cessent de se révéler qu’à travers la poésie qui décrit cette crise et qui se présente comme étant une étincelle ensevelie dans ce « je » humain conscient de sa crise et laissant libre cours à la poésie qui grâce à elle, le poète repli son passé: « Dissimulant la nuit dans ma poche arrière » et se concentre sur soi-même : « je me redresse sur mon axe » en faisant de la poésie une opportunité afin de sortir de cette impasse nocturne : « je vois le levant raser les murs./Il y dépose une saveur aigre-douce, divague et m’invite à porter un nouvel âge de la vie ». Ce retour cyclique et paradoxal trace « l’effacement et l’empreinte, douleur et jouissance, rêve et réalité, spleen et idéal », tournant dans le même canevas du vide, déguisé par une noblesse nostalgique, caractérisée par le retour à un passé déjà en fuite. Cette 14 Loakira, EL Hayani, Ecrire, peindre l’être, « Contre Jour ou du rapport à soi à l’envers des choses, p.23.

Écriture apparait un code « grimoire » à travers lequel, le poète tend à garder ses souvenirs dans sa mémoire, même s’ils semblent un véritable fardeau qu’il détient sur ses épaules comme un rocher de Sisyphe : « la poésie de Loakira est là dans cette ambivalence où le deuil côtoie la fête, superbe médiation entre la conscience d’une perte originelle et les inconscients d’une voie qui perce et nous parle sous la polyphonie du chant » 15.

Le poète est capable de prodiguer ce chaos et faire de lui une véritable énergie pour survivre mais ce déploiement se manifeste qu’à travers la poésie, signe d’une écriture « alto » 16 , une « écriture blessée, entrelacée de réminiscences fortes et de silences contrits » 17 . Le poète est invité à rendre cette écriture, symbole de tragique en une écriture-engagée qui pousse à penser l’être et sa destinée. Ce tragique apparait : «  lucide, assumé, apparemment inépuisable, un tragique victorieux, triomphant grâce à l’œuvre, à ses vertus de résistance et à la volonté du poète d’en faire un anti -destin » 18.

Le poète débute son recueil par une description de son acheminement existentiel plein de paradoxes : « il (le sommeil) me laisse parcourir, à loisir, lieux-dits, tanières, vents et armoise/ Je demeure en mal de sillage, marmonne rêves, enfers d’ici bas ». On remarque qu’il y a une véritable transition entre les prônons : « il » révèle le sommeil, « tu » signifiant la poésie, et « je » symbole d’un « je » poétique, un « je » du narrateur, « je » d’un être en crise, tantôt à un « je » d’un homme universel.

Le poète dépasse le tragique présenté par les thèmes suivants : la mort, ruine et vestige et perte et errance, par le biais de l’écriture poétique qui prend la posture d’une révolte contre le destin afin de le transformer en un anti- destin

15 Mohamed Loakira entre le souffle et le brasier, Jacques Alessandra, p. 12

16 Ecrire, peindre l’être, p. 15

17 Mohamed Loakira entre le souffle et le brasier, Jacques Alessandra, p.13

18 Ibid. p.13

L’écriture révoltée est omniprésente dans les poèmes de M. Loakira, nous nous contentons de l’évoquer à travers quelques fragments poétiques qui feront l’objet de cet article. L’homme est touché par l’inquiétude existentielle, chose qui pousse le poète à une quête d’identification cherchant sa trace dans le retour à la poésie pour un dépassement de la monotonie accablante dans un espace-temps, hors du vécu obscur. Il cherche les rayons d’un jour illuminé à travers le sens poétique : « Le sommeil me dégrippe …

Je demeure mal en sillage Marmonne rêves, enfers d’ici bas… 

Tu me souris J’acquiesce … 

Dissimulant la nuit dans ma poche arrière

Je me redresse sur mon axe…

Je vois le levant raser les murs…

Voici le jour qui se lève » 19.

Le poète est capable de prodiguer ce chaos et faire de lui une véritable énergie pour survivre mais ce déploiement se manifeste qu’à travers la poésie, signe d’une écriture « alto » 20 , une « écriture blessée, entrelacée de réminiscences fortes et de silences contrits » 21 . Le tragique apparait : «  lucide, assumé, apparemment inépuisable, un tragique victorieux, triomphant grâce à l’œuvre, à ses vertus de résistance et à la volonté du poète d’en faire un anti - destin » 22.

19 Mohamed Loakira, contre-jour, Editions Marsam, Rabat, 2004, p.7.

20 Khalid Hadji « De l’inquiétude onto-poétique, Sur le seuil de trois recueils de M. Loakira » in Loakira, El Hayani, Ecrire peindre l’Être, La R.E.L.A, les Editions Info Print, Op.cit., p.15

21 Jacques Alessandra, Mohamed Loakira entre le souffle et le brasier, Collection Pensée autre, Virgule Editions, 2017, p.13

22 Ibid. p.13

La poésie est un moyen pour recréer une période nouvelle qui dévie la mort de l’être tout en lui donnant une nouvelle genèse. L’éclat de ce jour se manifeste comme étant un chant dévoilant une « aptitude, de l’ordre de l’obsession » 23 , afin de mieux penser ses échecs, son déclin, et à repenser son talon d’Achille et à « pointer ses désillusions » 24 . Le poète invente son propre langage, reflétant la réalité dans son œuvre, pleine de symboles qui évoquent la dualité de l’être et les contraintes qui peut confrontées vu le temps et l’espace chose qui exige la recherche de vérité : une vérité dont le but de définir le monde et l’homme. Le poète fait preuve d’une résistance illimitée pour affronter son destin malgré sa brisure : « Fêlé ? Qu’importe » 25.

Marqué d’une endurance qui se manifeste dans le fait de métamorphoser son monde, son histoire, sa société à travers l’expression d’un bilinguisme partagé : une culture plurielle, interactive au niveau thématique ainsi que sur le plan méthodologique :

« J’emprunte les pistes, voies de déserte, clamant les pèlerins égarés, en retour d’une longue rudesse » 26 . Le poète est un homme qui agit dans le sens où sa parole est devenue une manifestation engageante et engagée : « Raconte Raconte Poursuis la mélodie et la fable  Dit l’assistance Et je pars en quête de lèvres

23Ibid. p.14

24 Ibid.

25 Mohamed Loakira, contre-jour, Editions Marsam, Rabat, 2004, p.8

26 Ibid., p.8

Sur lesquelles je trouverai

Ma parole Ma résonance » 27.

Le poète hanté par le sentiment de privation de parole, sa poésie semble un cri pour réclamer justice, dignité, égalité : « Revenu de si loin, délesté de mes riens … La gorge irritée par tant de raclage Mais jurant de ne céder aux égratignures capricieuses de la voix » 28.

Cette promesse qui révèle la colère, dérive d’une conviction à vouloir vivre et écrire autrement : « Il y a un dépôt de cris/ Dans ma gorge », écrit Loakira dans Chants Superposés. Jacques Alessandra l’affirme ainsi : « Les cris, les cailloux, les mots se ressemblent quand il s’agit de soulever ou de réclamer le droit à l’existence, à plus de liberté, plus de démocratie » 29.

Le poète trace le schéma du tragique dont l’écriture poétique ressemble à une Mère protectrice contre le chaos sans le nier mais en l’affrontant tout en essayant de le surpasser. Cet immense vide chaotique exige une endurance énergétique, un défi afin de gagner ce combat ancré à l’intérieur de ce « je » nostalgique, errant dans le temps et l’espace, marquant une solitude au niveau esthétique : « Loakira n’écrit pas pour être seul ou parce qu’il est seul, mais pour être le seul, le seul à dire la vie comme il la voit dans toute la puissance de son imaginaire » 30.

27- Jacques Alessandra, Mohamed Loakira entre le souffle et le brasier, collection Pensée autre, Virgule Editions, 2017, p.36

28- Mohamed Loakira, contre-jour, Editions Marsam, Rabat, 2004, p.11

29- Jacques Alessandra, Mohamed Loakira entre le souffle et le brasier, collection Pensée autre, Virgule Editions, 2017, p. 48

30-Jacques Alessandra, Mohamed Loakira entre le souffle et le brasier, collection Pensée autre, Virgule Editions, 2017, p. 82

La poésie de Mohamed Loakira renvoie à la survie, il est question d’une révolte contre une crise de soi afin d’associer cette errance existentielle à l’errance esthétique qui se présente dans le fait d’établir une poésie, symbole du fragmentaire, du discontinu tout en déployant plusieurs procédés et en laissant aux autres arts l’opportunité du fondement poétique dissident.

Chaïmae BLILETE

Enseignante et doctorante

Faculté polydisciplinaire de Taza- Maroc

Laboratoire de recherche : Langues, Littérature et Traduction

III-La bibliographie

 Mohamed Loakira, Marrakech l’île mirage, Edition AlAsas, Rabat, 1997.

 Mohamed Loakira, Contre- jour, Edition Marsam, Rabat, 2003.

 Marc Gontard, « Le roman français postmoderne », HAL, 2003.

 Sanae Ghouati (Coordination), Mohamed Loakira, Traversée de l’œuvre, Edition Marsam, 2013.

 Mohamed Loakira,…Et se voile le printemps, Virgule Edition, 2015.

 LA R.E.L.A sous la direction de Abderrahim Kamal, Loakira El Hayani Ecrire peindre l’Être, Edition Info, Print, Mars 2016.

 Jacques Alessandra, Mohamed Loakira entre le souffle et le brasier, Virgule Edition, 2017.

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