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Publié le : 05 Mai, 2020 - 18:25 Temps de Lecture 7 minute(s) 20911 Vue(s) Commentaire(s)

Suspension de Kada Benamar et arrêt de son émission : quel modèle de presse Tebboune veut-il imposer ?

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«Le but c’est d’intimider tous les journalistes! C’est de prouver encore une fois que le pouvoir n’est pas prêt d’obtempérer, ni de composer avec la contre-opinion, et qu’il n’acceptera jamais que dans ses chaînes de télévision, sa presse et même ses sites internet, puissent exprimer des voix qui critiquent le régime en place!» soutient Hafidh Derradji, joint par l'Avant-Garde Algérie.

L’information ne pouvait être que de portée nationale puisqu’elle a donnée lieu, ces dernières 48 heures, à des fleuves de commentaires, bien que mitigés, sur les réseaux sociaux, sans parler de la réaction du journaliste sportif Hafidh Derradji sur son compte Twitter. Mais de quoi s’agit-il ? Du Covid19 ? De la baisse du cours du brut ? Tout faux : l’affaire en question touche, une fois de plus, à la liberté d’expression mise à mal, encore une fois, par le régime. En effet, l’émission Saa we chwiya (une heure et un peu plus), présentée par le journaliste Kada Benamar vient d’être retirée des programmes de la chaîne de télévision privée Echorouk TV. «Toute ma solidarité avec notre confrère Kada Benamar qui vient d’être notifié par la direction de la chaîne, de l’arrêt de son émission, et ce, à la veille de la journée mondiale de la liberté de la presse. Il semblerait que Kada est aussi un khabardji (informateur)!»,déclare Hafidh Derradji à l’adresse de son confrère Kada Benamar lequel, qui a été, selon la même source, suspendu sur directives émanant de «haut lieu». «La décision de suspension de Kada Benamar a été décidée en haut lieu», nous a affirmé une source proche du dossier qui ajoute que «l’affaire serait liée à une stratégie destinée à destituer certains hauts fonctionnaires de l’État, en suivant cette politique qui consiste à museler et à arrêter les militants et les journalistes, avant d’adopter une souplesse conjoncturelle pour satisfaire les objectifs d'un certain clan au pouvoir». À l’origine de cette décision, la position adoptée par le journaliste quand aux arrestations de ses confrères et plus particulièrement Khaled Drareni auquel il a exprimé son soutien, selon un proche de Kada Benamar. «Khaled Darrani n'est pas un criminel pour qu’il soit jeté en prison. Il n’a fait que son travail en couvrant le mouvement populaire et en découvrant le vrai visage du régime », a écrit Kada Benamar dans un tweet qu’il a supprimé quelques heures plus tard.

Si Kada Benamar refuse aujourd’hui de rompre le silence quant à cette affaire, ses proches ont, en revanche, accepté de s’exprimer. C’est le cas du journaliste sportif Hafidh Derradji qui a estimé que «même si cela ne m’étonne guère, c’est une décision choquante par son timing, notamment, et cela sans aucune raison valable... et même s’il y a une raison, je pense qu’il y’a toute une batterie de procédure légales qui peut être prise à l’égard des journalistes et des chaînes de télévision par les autorités qui peuvent poursuivre n’importe quel journaliste qui dépasserait, selon elles, ses limites». Le journaliste qui s’est exprimé pour l’Avant-Garde Algérie a, par ailleurs, souligné que «l’arrêt de l’émission nuira beaucoup plus au pouvoir qu'à la presse».

Quel modèle de presse, le pouvoir veut-il nous imposer ?

Atteinte aux droits humains, à la liberté d’expression, censure, répression… il est vrai que toute cette panoplie de vocabulaire rodée depuis des années contre le gouvernement de Bouteflika a été massivement utilisée aujourd’hui, mais à un degré plus inquiétant. «La cible derrière ce genre de décisions, ce n’est pas Kada Benamar lui-même ! Le but c’est d’intimider tous les journalistes! C’est de prouver encore une fois que le pouvoir n’est pas près d’obtempérer, ni de composer avec la contre-opinion, et qu’il n’acceptera jamais que dans ses chaînes de télévision, sa presse et même ses sites internet, puissent s’exprimer des voix qui critiquent le régime en place!», soutient Hafidh Derradji. Cette réflexion est partagée par beaucoup de journalistes qui se sentent aujourd’hui, plus menacés encore, qu’ils ne l’ont jamais été auparavant.

Du côté politique, on retiendra bien sur la nouvelle loi «intrusive» portant code pénal, votée à l’unanimité le 22 avril, par l’APN. Si cette loi a été créée pour lutter contre la fake news et les discours de haine, on ne peut exclure qu’elle puisse donner lieu à des abus contre les médias. Dans ce sillage, l’ancien journaliste et professeur des universités, Ahmed Cheniki a estimé dans une déclaration à nos confrères du journal Reporters, que «toute expression médiatique sérieuse et crédible n’a nullement besoin d’autres espaces d’embastillement, les textes législatifs actuels sont suffisants. Chaque fois qu’on parle d’encadrement, j’ai davantage peur, d’autant qu’encadrer signifie tout simplement surveiller, punir, sanctionner».

Radio-chaîne III, El Watan, Ennahar TV, Beur TV …et l’hypocrisie de Tebboune

Aussi, par la voix du ministre de la communication et porte-parole du gouvernement, Tebboune ira encore plus loin dans l’hypocrisie. Dans une déclaration publiée le 23 avril dernier à l’APS, Amar Belhimer a affirmé que «l’État soutient puissamment la liberté de la presse qui n’a de limite que celles de l’éthique et du droit». Bien que le journal a cessé de paraître pour des «raisons économiques», la «télé- poubelle» de Anis Rahmani, actuellement en prison, continue pourtant à émettre malgré les innombrables infractions au code de l’information et autres atteintes à l’éthique et au droits dont fait référence le ministre de la communication. Il y’a aussi cette autre chaîne BeurTV où l’un des invités s’est frontalement attaqué aux étudiants Hirakistes des universités de Béjaïa et Tizi Ouzou, les accusant de «travailler à la solde d’une entité étrangère pour détruire l’ Algérie et qui sont payés par cette dernière». Des propos clairement racistes et diffamatoires et à moins qu’on ne le sache pas, aucune mesure coercitive n’a été prise, et encore moins, une information judiciaire n’a été instruite à l’encontre de ces chaînes.

N’oublions pas, non plus, cette note envoyée par le directeur général de la radio Chaîne III aux journalistes et aux producteurs des émissions les informant que «les experts invités sur nos ondes, dans les émissions ou les journaux, sont soumis à une validation de la direction», a-t-il exigé, ni le changement pour le moins surprise de «la ligne éditoriale du journal El Watan». Ce même journal qui a repoussé les limites de l’autocensure en déposant plainte contre l’un de ses propres journalistes qui a osé critiquer le «retournement de veste de son journal». «Mon employeur, El Watan, en plus de ne tolérer aucune critique (interne) n'a vraiment aucun humour. La direction du journal vient de déposer plainte pour diffamation (en cause un post fb) et décide d'une suspension conservatoire de ma position de salarié en attendant une comparution en conseil de discipline», écrit le journaliste Mohand Aziri sur sa page Facebook.

Cette succession d’événements ne peut signifier qu’une seule chose :«si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes alors contre nous. Voilà la politique Algérienne qui semble demeurer la même depuis l’indépendance», affirme la journaliste Lila Mokri. Idir Dahmani, journaliste également abonde dans le même sens. «Le pouvoir actuel veut faire taire toute voix discordante. Avant, bien qu'il était l'ennemi de la liberté de la presse, il respectait certaines manières. Aujourd'hui, il ne prend plus de gants, il y va sans limite, sans honte et en violation de ses propres lois. Emprisonnement des journalistes, menaces à peine voilées, censure et suggestions d'auto-censure. C'est dans ce contexte que l'émission de Kada Benamar, s'arrête. Elle ne sera pas la dernière», craint-il. Et de poursuivre : «aujourd'hui, il est clair que le pouvoir est contre la liberté de la presse contrairement à ce que disait Tebboune dans sa campagne électorale et contrairement à ce que disait récemment son ministre de la communication. Le pouvoir veut des médias aux ordres.» Mais, «il y'a dans la presse algérienne des femmes et des hommes qui ne vont pas se laisser faire. Il vont faire face à ce rouleau compresseur qui vient juste de s'ébranler. Il est de la dignité de la presse algérienne de ne pas céder à un pouvoir illégitime qui rêve d'avoir une presse aux ordres», conclut Idir Dahmani.

Pour le journaliste Hassan Mouali qui, pour sa part, a commenté, quelques jours plutôt, l’arrêt de parution du journal Ennahar, «les promoteurs de "l'Algérie Nouvelle" ont déjà redonné vie à son clone (El Hayat)». Ce n'est donc qu'une fin de mission à un terrible canal de propagande de l'ancien régime. «Le nouveau pouvoir a besoin d'un autre canard et d'autres écrans (de fumée) pour feindre opérer une fausse rupture», analyse-t-il Et de poursuivre : «ces médias-mensonge sont missionnés pour porter sa voix tout au long de son règne. Nous sommes, hélas, face à l'implacable jeu des chaises musicales.» Pour le journaliste, il est donc «inutile de jubiler sur la mort d'Ennahar (ils pourraient bien lui donner une seconde vie avec un nouveau staff par ailleurs) puisque l'enfumage médiatique va se poursuivre avec des titres arabophones et francophones (lancés ou relancés) qui ne se feront pas prier pour faire la claque à Ssi Tebboune. L'ANEP sera chargée de transférer les fonds des médias acquis à Ssi Abdelaziz vers ceux inféodés à Ssi Abdelmadjid. Tout compte fait, ce sont les journalistes et assimilés de ces médias congénitalement non autonomes qui vont trinquer. Comme d'habitude!».

L’avenir de la liberté de la presse et la liberté d’expression s’annonce, donc, bien sombre. C’est du moins ce que prédit Hafidh Derradji se disant «pessimiste quant à l’avenir de la presse en Algérie si les choses continuent sur cette voie». «Pessimiste quant à une autorité qui ignore que sa réussite tient au degré de liberté de sa presse qui pointe les lacunes et traite les sujets problématiques qui peuvent éclairer les responsables. Même le président dans ses discours répétés a toujours affirmé sa position pour un journalisme libre et qu’il défendrait la liberté de la presse. il avait même demandé qu’on le corrige s’il venait à se tromper», rappelle Hafidh Derradji. Et de conclure : «l’absence d’une évaluation des actions de Tebboune et de son gouvernement ouvrira la voie à la chitta et l’applaudissement. Aussi, nous allons créé un autre Bouteflika avec le scénario que nous vivons actuellement.»

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