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Accueil Actualités [Témoignage] Attentat terroriste contre la marche des démocrates le 29 juin 1994
Publié le : 29 Juin, 2020 - 19:20 Temps de Lecture 8 minute(s) 1945 Vue(s) Commentaire(s)

[Témoignage] Attentat terroriste contre la marche des démocrates le 29 juin 1994

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À l’occasion du deuxième anniversaire de l’assassinat du défunt président Mohamed Boudiaf, le Mouvement Pour la République (MPR) a appelé à une marche pour revendiquer la vérité sur cet assassinat et pour une Algérie libre et démocratique et contre l’intégrisme islamiste qui sévissait alors, dans le pays.
Pour moi et notre génération, Boudiaf était porteur d’un espoir, il était la dernière chance pour bâtir une Algérie basée sur les valeurs et l’esprit de Novembre et du Congrès de la Soummam. Nous l’avions adopté dès les premiers jours durant lesquels il a pris les destinées de l’Algérie. Notre espoir est devenu cauchemar : Boudiaf a été assassiné, en direct, par ceux qui sont censés veiller sur lui. Ce tragique incident a plongé notre pays dans un grand chaos.

Le mercredi 29 juin 1994, à 09h du matin, la Place 1er mai d’Alger. Les services de sécurité ont quadrillé ce point de départ de la marche. Les policiers étaient postés partout : dans les rues, sur les toits des immeubles, sur la passerelle du Marché Ali Mellah… la circulation automobile était interdite sur ces lieux. C’est à 9h que j’arrive à ce point de rendez-vous, avec d’autres marcheurs venus de Tizi-Ouzou. On sentait une bonne atmosphère et une grande mobilisation. Il faut dire qu’une grande campagne d’affichage et de sensibilisation a précédé cet événement. J’y ai, moi-même, participé activement à Tizi Ouzou. À rappeler que le MPR a organisé trois grands meetings à Alger, à Tizi Ouzou et à Bejaia avant cette marche.7

Aux environs de 9h30, d’autres groupes de militants, parmi eux les organisateurs de la marche commençaient à arriver. Mais ce qui me marqua, très fort, du haut de mes 18 ans, c’est l’arrivée vers 10h00 de plusieurs groupes de femmes militantes, décidées à se faire entendre. L’image m’a beaucoup touchée et je n’en ai jamais vu auparavant et j’en garde toujours le souvenir. Moi, débutant dans le militantisme, je restais toujours à l’écart et prudent. J’observais l’évolution de la situation. Vers 10h30, les premiers carrés de manifestants commençaient à se former au début de la rue Hassiba Ben Boulaid, avec leurs slogans et leurs banderoles. C’est à ce moment que les personnalités politiques ont rejoint les rangs des marcheurs.

Deux grands événements m’ont marqué cette année de 1994 et qui m’ont donné la motivation et le courage de m’engager plus davantage dans le militantisme politique et qui m’ont poussé à être présent ce jour là à Alger, pour la marche. Le premier est le meeting populaire organisé au stade Oukil Ramdane de Tizi Ouzou. Le stade archi-comble accueillait plusieurs personnalités politiques et artistes dont Saïd Sadi, Matoub Lounes, Ferhat Mheni et d’autres. C’est durant ce meeting que j’ai entendu, pour la première fois, la célèbre phrase de Saïd Sadi «aujourd’hui être démocrate, c’est être un résistant». C’était l’appel à la population pour s’organiser en groupes d’auto-défense pour faire face au terrorisme qui s’abattait sur le pays. Le deuxième, il y a la marche du 20 avril de la même année à Tizi-Ouzou. Matoub Lounes avait inauguré une semaine avant cette marche, les activités culturelles du Printemps Berbère au Théâtre Kateb Yacine et la Maison de Culture de Tizi Ouzou. Pour joindre les deux lieux, il fallait traverser la ville de Tizi Ouzou à pied. Notre groupe qui avait ouvert la marche à partir du théâtre, en tête de file Matoub, et pour mon bonheur, je marchais à ses côtés. Les badauds ayant remarqué la présence du rebelle, se sont joints à nous. Cela créa une grande marée humaine qui a paralysé la circulation automobile. Au niveau du jardin public du centre ville, Lounes remarqua un groupe de jeunes, des arabophones qui venaient de l’intérieur du pays pour chercher du travail qui nous observaient avec curiosité. Matoub se tourna vers nous et nous dit «vous voyez ces jeunes mssakith? Certainement ils vont dire de nous quelle mouche nous a piqué pour sortir comme ça dans la rue ?»

106203566_346701752993062_4196371267873813249_n.jpg Sofiane Zatout

À la marche d’Alger, Matoub était la première personnalité que j’ai reconnue au premier carré, au côté de Khalida Messaoudi, présidente de l'Association indépendante pour le triomphe des droits des femmes et membre du Bureau exécutif du MPR, Said Sadi, Mustapha Bacha, Boudjemaa Agraw et d’autres…. Je m’approche du premier carré, j’ai salué les personnalités présentes à la première ligne et un des vigiles me demanda d’aider le service d’ordre en formant un cordon autour de la première ligne du premier carré. Vers 11h00, le premier carré commence à avancer sur le boulevard qui mène à El Mouradia (siège de la présidence). Je me retrouve donc dans le cordon de sécurité du premier carré sur le terre-plein du boulevard, et au bout d’un moment à hauteur de la petite porte de l’hôpital Mustapha Bacha, je remarque une voiture de police avec un gyrophare, qui roulait en sens inverse ! Et au même moment presque, une dizaine de secondes d’intervalle, j’entends deux explosions, derrière moi, à deux mètres, suivies de plusieurs rafales de kalachnikov.

Au moment des explosions, je n’ai ressenti aucune douleur, je me suis mis à courir, à 150 m de l’incident. Une personne m’interpelle «regarde-toi, tu es blessé. Ton dos est plein de sang !» Je me retourne pour vérifier. Effectivement, tout mon corps était recouvert de sang. Un instant après, je sentais mon corps se glacer et je tombe au dessous d’un arbre sur le trottoir, presque évanoui. Ça criait de partout. «Venez, venez il y a d’autres blessés par ici !». Un quart d’heure plus tard, un véhicule léger 4x4 de la protection civile arrive pour me secourir. On nous a entassés 7 à 8 blessés à l’arrière de ce véhicule. Il faisait très chaud, je respirais difficilement. J’ai glissé sur les corps des blessés jusqu'à la malle pour prendre de l’air. Arrivé aux urgences de l’hôpital Mustapha, la malle de la voiture ne voulait pas s’ouvrir. Il fallait la casser pour me faire sortir. Le sol des urgences, celui du hall d’accueil et le long du couloir était jonché de corps blessés. Je ressentais des douleurs atroces partout dans mon corps, je commençais à crier et à pleurer pour qu’on vienne s’occuper de moi. Le service est dépassé par le nombre de blessés qui arrivent, et après plus d’une heure d’attente et suite à mes cris de douleurs, un infirmier s’approcha de moi et examina mon dos où il remarquait une bosse qui l’inquiétait. Pour lui, il ne pouvait s’agir que d’une balle de kalachnikov. Il chercha rapidement un médecin qui a prescrit des radios. De cette journée je n’ai que ces souvenirs. Le lendemain, je me réveille dans une chambre de soins. J’étais sorti du coma suite à la sévère perte de sang.

Au cours de la semaine, Saïd Sadi, accompagné d’un groupe de femmes militantes dont Khalida Messaoudi, est venu s’enquérir de notre santé et faire le bilan. C’est à ce moment que j’ai fait la connaissance de Meziane Mohamed. L’état de ce celui-ci était grave et l’hôpital Mustapha Bacha ne pouvait prendre en charge son cas. Il fallait le transférer en France, dans la soirée. Il décède à son arrivée sur le sol français. Sa dépouille a été rapatriée plusieurs jours plus tard. De l’explosion, j’ai reçu des éclats au mollet gauche. Il fallait m’opérer car certaines veines étaient coupées. Mais L’hôpital n’avait pas assez de moyens pour cette opération. J’étais angoissé, comme livré à moi-même. J’ai refusé le transfert en France suite à la malheureuse expérience de mon ancien voisin d’infortune, Meziane.

Mes parents ne savaient rien de mon sort, je ne voulais pas les importuner. Certains de mes cousins habitant Alger me rendaient visite, dans le secret. Mais cela ne pouvait durer. Il fallait que je me rende au domicile familial, à Akbou, sur une civière, pour assister à l’enterrement de mon frère, décédé à l’âge de 14 ans. Pour mes parents, c’est la double peine, le double drame. Le lendemain je regagne l’hôpital. Toujours sur une civière, j’ai assisté à l’enterrement de feu Meziane Mohamed à Tadmaït, à Tizi Ouzou, le 14 ou 15 juillet. Des moments de grandes peines et de souffrances atroces que je ne pourrai jamais oublier. J’en ai gardé un grand traumatisme. Je sentais que j’étais revenu d’une mort certaine. Jusqu’aujourd’hui, le son d’un pétard ou d’une grande déflagration me ramènent les images de l’attentat.

C’est le 17 juillet qu’on a opéré ma jambe gauche. 14 heures d’anesthésie générale ! J’ai quitté l’hôpital après 13 jours de mise sous contrôle médicaux, le 30 juillet 1994 (soit 32 jours d’hospitalisation). J’ai été convalescent pendant deux ans et, à ce jour, 47 éclats de bombe sont nichés dans mon corps.

Cet événement dramatique m’a convaincu de m’intéresser à la politique. J’ai adhéré au RCD, j’y ai pris des responsabilités locales, j’y ai été membre du Conseil National et, j’ai milité pour le MCB – Coordination Nationale et aux Arouch anti dialogue. Mon séjour à l’hôpital a été allégé grâce, en premier lieu, à la militante Saida d’Alger, qui nous a quitté très jeune, paix a son âme. Cette femme courageuse et généreuse a pris soins de moi, durant mon séjour à l’hôpital. Plusieurs militants se sont relayés chaque jour, pour nous réconforter, s’enquérir de notre état et couvrir nos besoins en nourriture et médicaments à leur tête le géant Mustafa Bacha responsable du BR d’Alger paix à son âme qui nous a quitté cet été de 1994 suite à un arrêt cardiaque. Mes remerciements et mes hommages vont aussi aux 89 autres blessés et à toutes les manifestantes et manifestants qui ont repris la marche malgré le drame de l’attentat, jusqu’à la place Addis-Abeba.

Je m’incline devant la mémoire des deux martyres de la démocratie, Meziane Mohamed et Chabane Rabah de Tadmaït. Mohamed était un jeune enseignant qui a laissé derrière lui un enfant d’un an et Rabah Chaabane, élu à de l’APC de Tadmaït, décédé sur le coup d’une balle en plein cœur. Je remercie et je rends hommage aussi au militant docteur Djouab de Tizi-Ouzou et le militant docteur Mansouri de Bejaia, pour avoir mis leurs cabinets à la disposition de tous les blessés jusqu'à notre guérison totale. Cet attentat a changé le cours de ma vie. J’avais 18 ans, sélectionné en équipe nationale de football, jeunes catégories, les rêves plein la tête et beaucoup d’ambitions.

Au début, il fallait reconquérir mon corps, le réadapter à la vie, panser ses blessures, vivre avec ses cicatrices, ensuite il fallait comprendre cette barbarie et chercher réparation. Un long combat : durant 6 ans, j’ai mené une bataille administrative pour établir et rectifier mon PV de constat des services de sécurité. Les 4 premières années pour trouver un commissariat habilité à faire ce PV, et ce, grâce au député Salah Brahimi qui a interpelé le ministre de l’intérieur en séance plénière de l’assemblée nationale sur mon cas. Ensuite, il fallait batailler pour mentionner le caractère terroriste de notre attentat. Cette mention nous a été refusée, durant deux ans, sous le prétexte que les auteurs n’aient pas arrêtes pour être jugés. J’ai permis aux autres blessés de valoir nos droits en leur montrant.

26 ans après, je suis resté sur ma faim. Aucune de nos revendications n’a été satisfaite : la vérité sur l’assassinat du président Boudiaf, encore moins. L’attentat m’a permis d’entamer une carrière de militant pour la démocratie et les libertés, d’honorer la mémoire de tous les martyrs tombés pour une Algérie libre et démocratique. J’ai milité aussi et je milite toujours pour la défense et la lutte pour les droits des victimes du terrorisme et ayant droit que l’État a marginalisé et abandonné. Je me suis opposé, en 1999 contre la loi sur la Concorde civile et 2004 à la loi sur la réconciliation nationale, avec beaucoup d’autres camarades.

Cette réconciliation partiale, tissée sans procès équitable, sans vérité historique, à laquelle l’État algérien n’a jamais associé les victimes du terrorisme dans son élaboration. Cette charte porte atteinte à la dignité et à la mémoire de toutes les victimes du terrorisme. Elle est plutôt tricotée, taillée à l’avantage des terroristes islamistes impunis, qui ont endeuillé des millions d’enfants, d’hommes et de femmes, pendant de longues années.

Gloire à nos martyrs de la révolution et de la démocratie.

Sofiane Zatout, blessé lors de l’attentat terroriste contre la marche du MPR le 29 juin 1994

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