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Publié le : 03 Mai, 2020 - 17:10 Temps de Lecture 3 minute(s) 2808 Vue(s) Commentaire(s)

Un frère s'en est allé

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Le chanteur Hamid Chériet dit Idir vient de partir. Avec quelques uns, nous avons formé avec lui une famille de frères qui se sont choisis.

Le 17 décembre, accompagné de Mahieddine Ouferhat et de Achour Fernane, tous deux amis de Idir, nous nous rendons chez lui dans l’ouest de l’Ile de France. Je savais qu’il était malade mais j’étais perturbé de le trouver sous oxygène continu. Il nous accueille à la Hamid. Disponible et avenant. Digne. Il n’évacue pas la maladie et ses contraintes. En fait, il était déjà en confinement. Mais Hamid passe vite à autre chose. Nous parlons de nos souvenirs de jeunesse, des parties de football que nous organisions entre la cité universitaire de Ben Aknoun et son quartier de Birmandreis, de la situation politique et l’avenir du pays.

L’évocation du groupe de musique Lazuq, mi provocation mi canular, qui nous a vus participer au festival des arts populaires en 1972 à Blida fut une franche rigolade. Ma mission était de présenter notre ensemble mais les amis exigent que je monte sur scène pour chanter avec eux : une calamité qui réveille l’humour à fleur de mot de Hamid. Je rappelais qu’il me donnait des coups de coude aux côtes pour baisser le ton :

  • On t’entendait pas mal, en effet
  • Vous avez voulu que je chante, vous m’avez entendus…
  • Finalement tu as bienfait de faire médecine.

Voilà Hamid. Le talent de l’immense chanteur n’a jamais absorbé l’humilité de l’Homme, la fidélité de l’ami et le devoir du citoyen. Convaincu mais jamais rigide, il était la permanence de l’engagement apaisé. Il était la figure emblématique de notre combat. Tous ceux qui étaient proches de lui savaient qu’Idir était un modèle d’équilibre et de fiabilité, qu’il ne s’affichait pas mais qu’il ne se dérobait jamais à ses obligations morales, civiques et politiques. Il a toujours répondu présent quand on l’appelait pour une activité de solidarité, il a participé à des rencontres quasi anonymes quand cela pouvait être utile pour aider une personne en détresse ou faire avancer une idée. Je ne l’ai jamais sollicité pour un soutien, il n’en a pas moins publiquement assumé son amitié et sa proximité politique sans rien attendre en retour.

Au mois de février, je repars le voir avec Rafik Hassani qui était son voisin et avec qui il entretenait une relation de confiance remontant à plusieurs années. Nous le trouvons encore plus faible et plus dépendant de ses bouteilles d’oxygène. Une fois liquidé les désagréments de la maladie, Idir s’enquiert encore de l’évolution de la situation politique du pays et commente mon dernier livre avec une attention qui donne à penser qu’il avait l’éternité devant lui. Le soutien exprimé par plusieurs régions aux porteurs de l’emblème amazigh emprisonnés lui avait fait chaud au cœur. Etait-ce le déclic qui annonçait l’avènement du pays pluriel et fraternel qu’il avait chanté ?.. Il était confiant Idir. Pas euphorique mais confiant de voir que la jeunesse ait pu retrouver les chemins de la fraternité et de la lumière dont on avait voulu la couper. Essoufflé, il restait concentré dans son écoute et sa parole. Idir n’était pas un extraverti. C’était une densité et une générosité humaines. Une fidélité aussi.

Sur le chemin du retour je disais à Rafik que j’étais persuadé que c’était la dernière fois que je le voyais. Connaissant la maladie, je savais le terme proche. Comme beaucoup de personnes de notre génération, je me consolais par le fabuleux destin du petit garçon des At Yenni. Aujourd’hui, je constate que l’on ne se console pas de ce qui vide une vie d’amitié et de combat. Idir me manque déjà. Au vu de l’émoi soulevé par sa mort, il sera difficile de s’habituer à l’absence de celui qui a dit nos colères, porté nos rêves et montré au monde l’image d’un peuple confiné mais jamais soumis. Que cette douleur partagée vienne dire à sa famille qu’Idir est pleuré par le peuple des dignes. Nous ne le verrons plus mais il fait partie de notre mémoire. Dors bien, Idir. Tu as mérité le repos et la reconnaissance dus aux hommes respectés parce qu’ils ont su se faire aimer. Nous avons apprécié ton talent et ta modestie; nous honorerons ton souvenir comme d’autres célèbrent les astres qui rythment les éternités. Tu fus à côté de nous, désormais tu es Nous.

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