IMG-LOGO
Accueil Actualités Yacine Teguia : Algérie, amour et morale
Publié le : 02 Juin, 2020 - 10:40 Temps de Lecture 3 minute(s) 1117 Vue(s) Commentaire(s)

Yacine Teguia : Algérie, amour et morale

IMG

Au delà des différentes conceptions qu'il recouvre, le conformisme moral exprimé par les internautes qui se sont jetés dans la polémique autour du documentaire «Algérie mon amour» nous montre qu'en 2020, on peut encore se tromper de société. Les conservateurs qui défendent une conception dépassée de la morale comme les progressistes qui, avec une autre approche de la morale, craignent de voir les premiers devenir hégémoniques dans le hirak semblent oublier, aussi bien les uns et les autres, que le chant fédérateur depuis le 22 février 2019, la casa d'El Mouradia, parlait de consommation de drogue sans que cela ne heurte qui que ce soit. Il était même repris par des grand-mères qui comprenaient parfaitement le désarroi de la jeunesse.

Le Hirak cristallise une Algérie qui porte de nouvelles aspirations, y compris sur le plan de la morale. Cette dernière ne peut-être celle des égorgeurs qui ont transformé des femmes en butin de guerre après avoir légalisé le mariage de jouissance. Ils devront être prêts à en rendre compte. Cette morale ne peut-être non plus celle des corrompus qui abusant de leurs privilèges sont soupçonnés de se répandre en orgie et en consommation de cocaïne. Ils devront répondre devant la justice de leurs actes. Nous sommes face à une morale 2.0. Celle qui selon Nietzsche veut «transformer les causes en pécheresses et les conséquences en bourreaux», c'est-à-dire le système en cause de toutes les péchés et le Hirak en juge de tous ses péchés. Une nouvelle conception de la morale rassemble les algériens, là où les anciennes les divisaient.

La lutte sur cette question de la morale est intimement liée à celle des libertés individuelles. Ces deux questions ne constituent pas une diversion par rapport à la lutte centrale contre le système mais sont, au contraire, constitutives du Hirak. Les Algériens se sont dressés contre l'arbitraire qui est une des principales manifestations du système. Et cet arbitraire touche en premier lieu aux libertés individuelles, aussi bien de celui qui veut pouvoir prier dans la mosquée de son choix, que celui qui veut vivre sa sexualité librement. Une partie pour le tout et le tout pour chaque partie, il n'y a là rien de distinctif pour l'Algérie en lutte. En Angleterre, le combat pour obtenir l'habeas corpus, c'est-à-dire contre l'emprisonnement arbitraire ouvrait le chemin vers l’État de droit et la démocratie.

Toute l'intelligence du Hirak c'est de savoir articuler chaque combat particulier au combat général pour une Algérie de liberté et de justice. Et malgré l'ampleur des polémiques alimentées par ceux qui ont fait de facebook le déversoir de toutes leurs frustrations, je note une relative prudence de la part d'un certain nombre de personnalités politiques et de la société civile, à par quelques provocateurs de profession. Chacun craignant de rompre l'alliance qui semble pousser le système vers son extinction. Chacun devant affronter une dissonance cognitive, une séquence documentaire venant heurter de front son propre récit ou ses craintes concernant le Hirak.

Je relève, pour finir, un post facebook qui dit que l'objectif du film documentaire de France 5 est de montrer que le but du Hirak est de se libérer et de s'émanciper de la religion et de la tradition. L'auteur rajoute qu'à ce titre, le documentaire oriente la vision et l'opinion du public. Il est clair qu'il fait partie de ceux qui demeurent à ce stade où la morale est dictée de l'extérieur et non pas par un choix personnel conscient basé sur des principes. Mais la société et une large partie de ses élites ont compris qu'elles doivent agir aujourd'hui pour ce qui semble juste non par crainte d'une punition (surtout divine), ni par intérêt personnel, ni parce que c'est bien vu. C'est ainsi que se forgera une unité nouvelle. Et de ce point de vue, il ne s'agit pas de se débarrasser de la religion et de la tradition mais d'autonomiser le politique et la morale de la religion et de la tradition car sans cela l'autonomie de la religion et de la tradition vis-à-vis du politique ne sera pas possible non plus. En faisant renvoyer «Chemsou» de la chaîne de télévision où il travaillait au motif qu’il se serait exprimé sur la zakat en remettant en cause l’avis religieux officiel, le pouvoir vient d’ailleurs de démontrer qu’il est toujours prêt à tirer profit de l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques. Contre cette morale dévoyée forgeons une morale citoyenne.

Laissez un commentaire