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Publié le : 22 Juillet, 2019 - 16:00 Temps de Lecture 8 minute(s) 251 Vue(s) Commentaire(s)

Algérie, révolution inédite ou réveil de l’histoire

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Avant toute chose, je voudrais exprimer ici une double reconnaissance. J’aimerais d’abord saluer les animateurs du Congrès des Kabyles du Canada pour leur disponibilité et leur dévouement. L’organisation d’espaces de libres débats est l’une des premières conditions de l’émergence de la cité démocratique. Je n’ignore pas combien il est difficile d’enraciner des traditions d’écoute et d’échange apaisé dans des communautés minées par la violence avec leurs pendants de réflexes d’invectives et de polémiques. Que ces militants de la pédagogie citoyenne sachent que leur intelligence et leur générosité paieront et qu’elles sont appréciées à leur juste mesure dans leur pays d’accueil et, surtout, je peux en témoigner, dans leur pays d’origine. La révolution citoyenne qui se déroule actuellement en Algérie est un saut qualitatif majeur dans la culture politique nationale. Elle disqualifie les raccourcis et désamorce les provocations. Votre action est une forme anticipée de la nouvelle culture civique apparue depuis le 22 février.

Mon deuxième remerciement s’adresse aux autorités canadiennes qui ont été les premières à délivrer un message de soutien à la révolution que mène le peuple algérien. Ce faisant, elles prolongent une vieille tradition de solidarité avec les causes justes inaugurée par René Levesque pendant notre guerre de libération nationale.

L’intérêt que ma génération porte au Canada n’est pas nouveau. Ce pays dont l’étendue, la composante sociologique et les ressources premières ne sont pas sans rappeler la physionomie et le potentiel algériens a souvent constitué un sujet de réflexion pour la génération d’Avril 1980, soucieuse d’avoir d’autres repères que le modèle jacobin hérité de la tutelle française et qui a aliéné la construction de l’Etat national au lendemain de la guerre.

D’ailleurs, c’est la question de la refondation nationale qui est posée par la révolution du 22 février. C’est pourquoi il convient de faire preuve d’une grande attention politique et de vigilance intellectuelle pour contenir et déjouer le flot permanent de manœuvres qui guette la révolution citoyenne dont il convient de lire et de bien analyser les expressions, les méthodes et les objectifs.

Depuis maintenant cinq mois, les Algériens parmi lesquels, rappelons-le encore, les jeunes et les femmes occupent une place privilégiée manifestent pacifiquement pour exiger un Etat civil et non militaire avec comme préalable le départ du système qui sévit depuis 1962. Ce rejet, préalable à toute solution, est inlassablement martelé par un vigoureux et constant « système dégage ».

Quelle est l’origine de cette insurrection citoyenne, que dit-elle et sur quoi peut-elle déboucher ?

Il est important de répondre précisément à ces questions, car face à l’exigence de rupture, la contre-révolution ne désarme pas. Le système, à travers l’état-major de l’armée ou via ses affidés en civil, tente de faire taire la rue par la répression ou, plus sournoisement, par des actions visant à altérer les objectifs revendiqués par le peuple. Des séries d’initiatives tendant à réduire la mobilisation citoyenne à une alternance clanique apparaissent régulièrement. Ces initiatives endossant la feuille de route du chef d’état-major de l’armée renient l’idée fondamentale de la période de transition démocratique.

Dans la rue, le message est pourtant clair. C’est le système militaro-policier qui a détourné l’indépendance en 1962 avant de confisquer les libertés et les ressources nationales qui doit être aboli.

D’où vient la pertinence de ce diagnostic sans appel et la radicalité des mesures qu’il implique et pourquoi a-t-il eu un écho si puissant chez les jeunes que le pouvoir pensait avoir aliénés par un système éducatif négateur de vérité historique et porteur de haine de soi et de l’autre ? Comment et pourquoi toutes les manœuvres de pollution, de contention ou de division de la révolution ont échoué ? Comment et pourquoi l’esprit de la Soummam de 1956, prescrivant la primauté du politique sur la militaire, qui fut censuré et nié, anime la rue en 2019 alors que le putsch du Caire de 1957 comme celui de Tripoli de 1962 sont condamnés par la même rue malgré les maquillages et les célébrations dont ils ont été l’objet ?

La révolution de 2019 révèle-t-elle un moment orphelin dans notre Histoire ou en est-elle la résonnance de ses rêves étouffés ?

Lors d’une manifestation à Alger, on a pu voir une vieille dame portant une modeste pancarte sur laquelle on pouvait lire « Retour à la Soummam. Primauté du politique sur le militaire». Cette personne aux cheveux blancs, fondue dans la foule ne portait aucun signe distinctif. Elle avançait anonymement mais avait tenu à être présente parmi le peuple pour porter un message qui lui tenait à cœur. Elle était là par conviction, par fidélité et par devoir. Cette manifestante s’appelle Drifa Ben M’hidi. C’est la sœur de l’illustre dirigeant qui, avec Abane, avait posé les bases de l’Etat civil revendiqué par des manifestants dont l’écrasante majorité n’était pas née en août 1956. On a pu la voir encore hier dans les rues d’Alger parmi ses concitoyens alors que la junte militaire arrête jeunes manifestants et anciens résistants.

La parole de la vie, celle qui est dite parce qu’il faut honorer la mémoire et transmettre la vérité est plus forte que toutes les censures.

Et des censures ciblant les moments féconds de notre Histoire furent nombreux. Et cela continue. Après l’assassinat d’Abane en décembre 1957, le message de la Soummam a été étouffé quand il n’a pas été diabolisé. Au lendemain de la guerre, les fossoyeurs du destin national décidèrent d’imposer une chape de plomb au pays. « Il ne faut pas remuer les cendres pour ne pas réveiller les démons de la violence », disait-on. Erreur fatale.

Les assassins d’hier ont des héritiers aujourd’hui. Des observateurs ont fort justement signalé dans les premières manifestations des hommes-sandwichs portant des panneaux dénonçant Evian et la Soummam pour leur opposer l’appel du premier Novembre. Les trois évènements sont imbriqués les uns aux autres. Novembre est un appel à l’insurrection, la Soummam est la traduction politique et institutionnelle du combat libérateur et Evian en est la consécration. Les mêmes fossoyeurs continuent aujourd’hui encore à falsifier les faits, quitte à recourir à l’imposture pour troubler les esprits. Les attaques frontales contre la Soummam étant restées sans écho dans la rue, les parrains du FLN mettent maintenant en exergue la « badissiya novembria ». Double imposture. Non seulement le mouvement oulamiste, lancé par Ben Badis, n’a pas initié l’insurrection du premier Novembre, mais on sait aujourd’hui qu’il s’y était ouvertement opposé. La chose a été déjà dite, mais il n’est pas superflu de le rappeler. La révolution de 2019 qui revendique la primauté du politique sur la militaire aura à affronter les mêmes problèmes que ceux qui ont fait avorter le projet démocratique en 1957 au Caire. Mieux, c’est le même courant militaro-populiste et quasiment les mêmes soutiens extérieurs qui étaient en opposition de l’Etat soummamien qui sont mobilisés contre la révolution démocratique de 2019. Hier, c’était la faction « malgache » appuyée par Nasser et La France qui ont neutralisé le projet démocratique national ; aujourd’hui, c’est le chef d’état-major dopé par les Emirats arabes unis avec la bénédiction de l’Arabie saoudite et de l’Egyptien Sissi qui s’attaque à la volonté d’émancipation du peuple algérien.

Les enjeux comme les acteurs sont les mêmes.

Toutes les annonces lancées avec la bénédiction de l’état-major réfutent la transition préparant le changement, pour aller vers une élection présidentielle avec les prérogatives constitutionnelles actuelles, ce qui revient à désigner un nouveau dictateur. Le rue algérienne bravant les répressions et déjouant les manœuvres tient bon et refuse de céder sur l’avènement d’un état civil.

Qu’est-ce qui anime cette foi, cette endurance et la maturité politique qui fait que d’est en ouest et du nord au sud les populations restent unies et ne cèdent pas aux provocations ?

Il est important de découvrir les ressorts de cette résilience alors que le pouvoir pensait avoir définitivement déconnecté la jeunesse des sources inspirantes de son histoire ?

Qu’est-ce qui fait que le combat pacifique, limité à la Kabylie, s’est installé dans tout le pays alors que les rapports de force ont toujours réglé les débats politiques ?

Ce sont les luttes modestes et souvent discrètes menées de façon désintéressée par des citoyens connus ou anonymes qui ont germé dans le désert du parti unique. Ce sont les messages des courageux militants qui ont osé se lever contre le culte de la personnalité et le sectarisme panarabiste en 1949 qui nourrissent les espérances de la génération d’Avril 1980. Ce sont les jeunes militants d’Avril 1980, qui se sont levés contre le parti unique et le « socialisme spécifique », qui ont inventé le combat pacifique qui confère force et crédit à une insurrection citoyenne qui fait l’admiration du monde. Ils ont revendiqué, eux aussi, les libertés démocratiques, la laïcité, la réhabilitation des référents identitaires niés, le respect des droits de l’homme, le refondation de l’Etat… C’est-à-dire la cité démocratique fondée sur la primauté du politique sur le militaire. Ces luttes ont été menées dans des conditions extrêmement difficiles. Les petites revues clandestines comme Taftilt, Tafsut ou la Revue d’études berbères de Vincennes, les réunions secrètes comme les modestes manifestations culturelles ont été les ferments de la conscience citoyenne d’aujourd’hui. Ce furent les fils ténus qui ont permis la transmission des vérités interdites. J’ai essayé de rapporter ces actes de foi démocratique et civique dans le livre consacré à Cherif Kheddam. Ce récit prend aujourd’hui toute son importance. Rien de ce qui est fait n’est inutile quand l’effort est mis au service de la vérité, de la justice et de la liberté. Dans ces longs et douloureux combats, la diaspora a été un segment social déterminant. Elle le fut aussi pendant la guerre de libération. Elle est présente dans la révolution en cours et il est impératif qu’elle soit impliquée dans la reconstruction de l’Algérie nouvelle.

Longtemps confinées à la Kabylie, les luttes démocratiques ont été réprimées et stigmatisées en tant que menaces de l’impérialisme. Assumées dans tout le pays, elles constituent aujourd’hui le moteur des revendications algériennes.

Première leçon de la révolution du 22 février, un peuple qui honore sa mémoire ne sort jamais de l’Histoire.

Sur le terrain intérieur, l’Histoire bégaie. Celles et ceux qui rejettent la phase de transition démocratique au profit de l’élection présidentielle sont la feuille de vigne qui cherche à faire avaler les turpitudes de l’état-major. Beaucoup furent de ceux qui ont crié avec les loups pour décréter que le multipartisme était une trahison, que l’amazighité était une plaie défigurant la nation, que les droits de l’homme sont une notion polluante de l’Algérie révolutionnaire, que la démocratie était une perfidie occidentale… Quand j’entends le chef d’état-major traitant les manifestants de traitres, j’entends les accusations du journal El moudjahid de 1980. Quand des affidés autoproclamés « représentants de la société civile » condamnent la transition démocratique pour appliquer la feuille de route des militaires qui veut régénérer le système par une présidentielle ayant vocation à désigner un autre potentat, je revois les organisations de masse du FLN lancées derrière nos revendications pour en déformer la nature et la portée.

Non, la révolution du 22 février n’est pas descendue du ciel. Elle est la résonnance massive et nationale des audaces de 1949, de la ferveur de 1954, de la vision républicaine de 1956, de l’insoumission de 1963, de l’innovation d’Avril 80, du cri d’Octobre de 1988, du sacrifice de 2001 et de tous les murmures des humbles trop faibles pour se faire voir mais trop fiers pour renoncer.

En un mot, c’est un rendez-vous avec l’Histoire et, comme tous les moments de grande rupture, il est complexe et appelle calme, raison et détermination. Il faut de préparer à un combat qui peut être long et qui appelle adaptation des luttes devant un pouvoir désormais hors du champ de la légalité et qui assume sa violence extra judiciaire.

Reste la question de savoir comment prolonger cet élan de l’honneur et de la liberté, c’est ce que l’on traitera demain à Ottawa.

Mais il était important de démontrer que cette révolution est crédible et légitime parce qu’elle est l’expression des rêves brisés du peuple algérien. Son accomplissement positif ou contrarié pèsera de façon décisive sur toute l‘Afrique du nord.

Les Algériens n’ont pas seulement à appréhender un chantier politique, ils sont mis en demeure de réhabiliter une Histoire contrariée.

A ce titre, la mobilisation du citoyen est aussi requise que l’engagement du militant.

Merci pour le CKC d’avoir permis ce débat. Montréal, le 20 juillet 2019

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