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Publié le : 06 Août, 2019 - 13:00 Temps de Lecture 6 minute(s) 574 Vue(s) Commentaire(s)

El Hachemi Chérif, un esprit inconciliant

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Ce samedi 3 août 2019 a été commémoré, au cimetière de Miramar à Alger, le 14ème anniversaire de la disparition d'El Hachemi Chérif. Les militantes et militants, sympathisants et amis rassemblés par l'impératif unitaire du hirak célébraient la mémoire d'un des dirigeants les plus lucides et les plus déterminés de la gauche démocratique mais surtout de celui qui a incarné l'idée de la radicalité.

Pour El Hachemi Chérif, il s'agissait de toujours aller à la racine des choses. Quand il rejoint le maquis durant la guerre de libération nationale, il s'engage dans un combat contre le colonialisme et non pas seulement contre un système à deux collèges ou contre les élections à la Naegelen. Quand, après l'indépendance, il s'oppose au coup d'état de Boumédiène et lutte plus tard contre l'article 120 au travers duquel le parti unique voulait assurer son hégémonie, il va plus loin que ceux qui dans son propre parti, le PAGS clandestin, voulaient en faire une lecture positive tout en menant les tâches d'édification nationale. Quand, son parti sort de la clandestinité après octobre 88, il résiste à l'islamisme, il sait que sans la lutte politique et idéologique, le terrorisme qui s'annonçait trouverait toujours un terrain favorable pour faire peser une menace sur l'état national. Sa conception était claire et stricte : le maillon principal est le maillon politique.

Pour lui, le soutien critique et une forme d'économisme qui sous-estimait les questions idéologiques auront été autant de moyens de neutraliser de larges pans de la société acquis à la modernité, au progrès et à la démocratie. Tout en menant une intense activité syndicale, il travaille en tant que membre de la direction du PAGS clandestin sur la problématique du patrimoine et de l'identité nationale, préparant les outils qui permettront de faire face à l'islamisme. Avec l'entrée en scène du parti des assassins et la faillite des détachements de la classe politique qui souhaitaient un compromis avec les partisans de l'état théocratique, les décantations s'accélèrent. Il se retrouve alors à la tête des forces qui s'engagent dans une voie historique propre, débarrassée de toute idée d'entente, de dialogue ou de de réconciliation avec l'islamisme sanguinaire.

Devenu coordinateur du PAGS, il assume la transformation du parti historique en Ettahadi, puis fondera le MDS. Durant cette période, El Hachemi Chérif participe à la formation, à la croissance et à la venue à maturité des forces du changement autour du mot d'ordre de double rupture avec le système et l'islamisme. Il devient ainsi le stratège et l'idéologue le plus influent du camp du changement. A la fin de cette période, la résistance au projet d'édification d'un état théocratique remporte la bataille militaire et avec elle une victoire politique décisive. Dans une lettre testament datée de juillet 2005, il pouvait alors conclure : « Notre ligne et notre combat ont contribué à mettre l'intégrisme et son bras armé sur la défensive, elle a considérablement gêné les manœuvres réconciliatrices. Maintenant il devient difficilement envisageable et prévisible de voir revenir une telle opportunité, dans les mêmes conditions. Cette demande est devenue obsolète et dépassé. » C'est ce que confirme le mouvement révolutionnaire qui bouleverse notre pays depuis le 22 février 2019 et qui disqualifie autant les forces islamistes que les tenants du système, malgré toutes leurs tentatives d'évolution, sur fond de corruption et de clientélisme.

Dans sa dernière lettre aux participants du pré-congrès du MDS de juillet 2005, El Hachemi Chérif écrivait : « on peut d'ors et déjà compter sur les heurts d'intérêts à venir entre les appétits de la néo-bourgeoisie libérale qui cherche à s'émanciper de l'ordre ancien et ceux qui veulent maintenir cet ordre avec ses privilèges et les intérêts des alliances internationales de Bouteflika avec le capital américain et celui du Golfe. Mais aussi et fondamentalement entre tous ces intérêts et ceux de l'Algérie et de ses couches populaires et de ses forces vives.». Considérant qu'il fallait avoir une foi absolue dans la société et en particulier dans sa jeunesse, indemne des méfaits du système, il anticipera la révolution actuelle. Dans sa dernière lettre, les militants du MDS découvraient d'ailleurs sa mise en garde : «Si les conditions ne changent pas substantiellement, pour ne pas dire radicalement, le passage par le chaos (à savoir par la rupture brutale des équilibres, le désordre et l'anarchie, pas forcément dans des formes violentes, peut-être une nouvelle «orange»?) deviendra inévitable, incontournable. » Nous y sommes.

De ce point de vue le printemps noir de Kabylie, en 2001, lui est certainement apparu comme une sorte de répétition générale. Appelée à se démobiliser après avoir résisté au terrorisme islamiste, la société réoriente ses luttes autour des questions identitaires, démocratiques et sociales. Le pouvoir chancelle et réprime dans le sang. Hogra fi Hogra crie El Hachemi Chérif. Il savait que l'illusion Bouteflika ne pouvait pas durer longtemps, lui qui rappelait qu'on l'avait « sorti de la poubelle de l'histoire ». A sa disparition, le pouvoir profitera de sa crise interne et le MDS paiera chèrement sa radicalité, en se voyant interdire toute activité légale afin d'infléchir sa ligne. Le hirak marque la fin de cette période d'arbitraire. C'est dorénavant de sa vigilance que dépendra la capacité du MDS à demeurer sur la ligne radicale héritée d'El Hachemi Chérif. Les hésitations que peuvent susciter aussi bien l'élargissement et le rajeunissement de sa base que les alliances dans lesquelles il s'inscrit dans le cadre de l'alternative démocratique ne doivent pas constituer un obstacle mais servir de tremplin dans l'approfondissement de cette ligne radicale.

El Hachemi Chérif a laissé un patrimoine politique considérable. Quatorze années après sa disparition, le reflux des forces démocratiques organisées les plus conséquentes est pourtant saisissant, elles ne pouvaient donc pas être à l'initiative du mouvement actuel. Mais si elles savent garder le cap de la radicalité, elles sauront se reconstruire durant la nouvelle phase qui ne tardera pas à s'ouvrir quelles que soient les manœuvres du pouvoir. Là encore l'expérience d'El Hachemi Chérif est éclairante. Intellectuel autodidacte, il s'est forgé, au prix d'une lutte opiniâtre, une conception universelle de la démocratie moderne radicale. Jusqu'à la chute du Mur de Berlin, elle était recouverte par le terme socialisme dont se revendiquait le PAGS. C'est au sein de ce parti qu'il a pourtant réalisé ce travail intellectuel qui lui aura permis de dépasser courageusement certaines étroitesses et conceptions dogmatiques. Mais à chaque fois qu'il évoquait les nécessaires transformations de la ligne et de l'outil qui la portait, il ajoutait que, malgré les flottements, c'est du PAGS qu'est venu la ligne de double rupture. C'était ce parti et seulement lui qui a su faire émerger une ligne porteuse de radicalité.

Yetnahaw gaa proclament les manifestants chaque vendredi depuis le 22 février et beaucoup voient dans ce slogan une affirmation de la radicalité. Et ils ont raison ! Il faut maintenant prendre garde que ce mot d'ordre ne soit pas usurpé comme ont été dévoyées l'exigence de départ du FLN en 1988 et l'aspiration à la paix en 1999. Et, de ce point de vue, il est clair qu'un changement démocratique radical devra s'accompagner d'une rupture au plan socio-économique alors que la société rappelle que « klitou lbled ya serakine » et « djemhouria machi mamlaka ». Ce qui exige de restituer, à l'Algérie, l'argent qui a été détourné par les néolibéraux adossés à la rente et de refonder l'économie sur la base d'un autre rapport entre secteurs public et privé et en consacrant la place centrale du travail. Et là encore El Hachemi Chérif rappelait : « il ne peut y avoir d'économie neutre, et à plus forte raison d'économie libérale ou néo-libérale capable de libérer notre pays et de le faire progresser. Le progrès social (pouvoir d'achat, conditions de vie et de travail, besoins sociaux, démocratie, etc...) n'est pas qu'un point idéologique abstrait, il ne s'y réduit pas, mais se trouve au cœur de la dynamique générale d'évolution, en même temps qu'une condition majeure de sa réalisation ».

Une nouvelle période de croissance et de conquêtes s'ouvre pour l'Algérie et le MDS. Le gigantesque travail, aussi bien théorique que pratique, accompli par El Hachemi Chérif, a permis de traverser les quatre mandats de Bouteflika et d'être au rendez-vous avec la société algérienne. El Hachemi Chérif aura ainsi incarné, avec relief, les traits particuliers et les tâches de la période ouverte en octobre 88 et qui peuvent être résumée en un mot : intransigeance. Cette période se referme aujourd'hui, celle qui s'ouvre n'en est pas moins exigeante. El Hachemi Chérif a su se frayer un chemin vers de fermes convictions démocratiques et devenir un modèle de dirigeant en faveur du changement radical dans un contexte historique singulier. Les nouvelles générations de militants devront elles aussi affronter des défis inouïs mais dans des conditions toujours plus complexes. Immanquablement de nouvelles polarités radicales émergeront et remettront à l'ordre du jour l'exigence d'une ligne et d'un outil à la hauteur des aspirations les plus élevées de notre société.

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