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Accueil À la Lutte ABANE, MATOUB…RACHAD
Publié le : 02 Juillet, 2020 - 15:30 Temps de Lecture 11 minute(s) 3451 Vue(s) Commentaire(s)

ABANE, MATOUB…RACHAD

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Ikkat, ittru ; ياكل مع الذيب و يبكي مع الراعي ; c’est l’hôpital qui se moque de la charité, pompier pyromane... Posture caractéristique de l’imposture morale, l’escroquerie a inspiré des proverbes dans toutes les langues. L’organisation Rachad a fait de cette ruse une religion. Pour l’heure, sa stratégie est claire : frapper et pleurer ; agression-victimisation sont les deux mamelles de sa politique.

Duplicité

On vient de me transférer un live du correspondant londonien de Rachad. Il me reproche d’avoir agressé ou même insulté son mouvement. Le cuistre. Revenons aux faits. Le 3 novembre 2019, deux nervis, se revendiquant de Rachad, m’agressent dans la rue à Marseille. Le lendemain, toutes les télévisons et les sites islamistes, en Algérie comme à l’étranger, d’El Maghribia à Echourouk en passant par El Ouma ouvrent leur antenne à l’agent le plus excité du binôme et saluent, de concert, l’action « de citoyens qui recadrent un éradicateur ». A ce jour, Rachad n’a pas dit mot sur une agression perpétrée par deux de ses éléments, agression qui connaitra son épilogue devant les tribunaux. L’affabulateur londonien, qui déplore aujourd’hui le recours aux outrances verbales, se réjouissait de l’exploit et annonçait quelques semaines plus tard que son agent marseillais allait incessamment reprendre les hostilités. Ce 25 juin, date anniversaire de l’assassinat de Matoub Lounes, le même individu va jusqu’à suggérer ma responsabilité dans l’assassinat du barde kabyle avant de dire qu’il ne faisait que reprendre une information. Le diplomate, même occasionnel, devrait pourtant savoir que répercuter une diffamation, surtout quand elle a déjà été condamnée, vaut à son auteur le même traitement que celui qui l’a proférée en premier. Il aura donc toute la latitude de venir s’expliquer devant les tribunaux. Ne connaissant aucune limite morale, il vient de commettre une autre ignominie : convoquer Abane dans sa diatribe pour illustrer ses turpitudes. Nous reviendrons plus loin sur cette forfaiture. Simultanément, un autre agité, chargé de l’agitprop vers la jeunesse, reprend la même vilénie en associant, lui aussi, mon nom à l’élimination du Rebelle avant de retirer le lendemain le post accusateur de son portail. J’avais entendu parler des excitations de ce permanent de l’invective mais ce n’est que récemment que j’ai découvert avec consternation l’indignité du contenu de ses péroraisons : insultes, grossièretés, menaces…oubliant qu’il émet à partir d’un État de droit. Lui aussi aura l’occasion de venir tester sa faconde à la barre. Ces trois situations donnent l’ampleur de l’éventail de la violence distillée par ceux qui adhérent aux thèses de Rachad. La stratégie : chasser en meute. La méthodologie : agressions dans la rue, pressions médiatiques sur le mode hamamdjia pour parasiter le débat et le réduire à une vue univoque et, enfin, il faut bien que jeunesse se passe, polémiques, vitupérations et affabulations, d’ailleurs souvent nourries par des segments de la police politique. De temps à autre, la source centrale rappelle le tempo de la radicalité pour éviter trop de mollesse dans les troupes. Quand un responsable dit que ceux qui « combattent par la plume doivent périr par le kalachnikov », quand, de facto, on assimile Tahar Djaout à Antar Zouabri et que l’on se dit démocrate, il y a, au minimum, un devoir d’alerte . C’est ce que j’ai fait à travers des communications que tout un chacun peut trouver sur ma page Facebook. La stratégie de l’intimidation, de la rumeur et accessoirement du coup de poing est aussi vieille que l’histoire du fascisme. Semez la haine et il y aura toujours un esprit fragile, un déséquilibré ou un illuminé qui passera à l’acte sans que vous ayez à lui en donner formellement l’ordre. C’est ainsi que des individus, arrivent sur la Place de la République à Paris pour menacer, bousculer et, au besoin, provoquer voire malmener des intervenants qui expriment des avis dissonants par rapport au discours délivré sur place par Rachad. Naturellement, personne ne revendique ces perturbateurs. Voilà donc la société que nous réserve l’islamisme politique « démocratique ». On ne peut qu’être atterré par l’atavisme manœuvrier dans lequel cette organisation fait macérer le débat public dans une période historique décisive pour le devenir de la nation. Combien de bébés devront encore griller dans les fours, combien de femmes faudra-t-il éventrer pour les empêcher de donner vie à des « mécréants », combien d’intellectuels faudra-t-il égorger pour que ces esprits en surchauffe comprennent que leur avis n’est qu’un parmi d’autres et que plus aucun Algérien ne tolérera que quelqu’un abuse d’un vote, fut-il régulier, pour asservir ses compatriotes ? Faut-il être à ce point sourd ou aveuglé par la haine ou le dépit pour ne pas entendre que des citoyens, pourtant meurtris par l’injustice et la violence d’Etat, en arrivent déjà à dire que si c’est pour voir les femmes se faire rudoyer dans la rue en pleine révolution, ils préféreraient encore endurer l’absolutisme militaro-policier ?

Abane

Revenons maintenant à l’instrumentalisation de la mémoire d’Abane. Le commis londonien implique l’homme de la Soummam pour déverser son fiel contre moi. Après tout, son rejeton a bien comparé ses jacasseries à l’œuvre de Matoub dont tout le monde sait qu’il était, en effet, un fervent adepte de l’intégrisme ! Le 27 décembre passé, jour anniversaire de l’assassinat d’Abane, des dizaines de milliers de manifestants ont brandi dans les villes du pays et en émigration le poster de l’architecte de la révolution algérienne. Pas un islamiste, en tout cas pas un identifié comme tel, ne s’est associé à cette reconnaissance posthume. Et c’est vrai que la révolution du 22 février était, du moins à ses débuts, un immense cri d’espoir se faisant l’écho du projet soumamien dont les principes généraux, parce qu’universels et intemporels, n’ont pas pris une ride. C’est aussi vrai que le projet de Abane postulait la primauté du politique sur le militaire que lui concède, enfin aujourd’hui, Rachad. Ce qu’oublie d’ajouter le londonien d’adoption, c’est que la plate-forme de la Soummam stipulait aussi que « la guerre de libération n’est pas une guerre de religion…Qu’il ne s’agit pas de restaurer une quelconque monarchie où théocratie désormais révolues...Que la révolution algérienne n’est inféodée ni au Caire, ni à Londres, ni à Washington ni à Moscou. » Autant de bases que le bricoleur de l’Histoire a masqué d’un jet de bave. Est-il complètement déraisonnable de supposer que si Abane, père spirituel de l’Algérie contemporaine, était de ce monde, il serait parmi les premiers manifestants et qu’il aurait jalousement veillé à ce que la Révolution du sourire ne soit inféodée ni à Ankara ni à Doha…entre autres. Rachad nous dit que la solution est dans l’organisation d’une élection en nous assurant que désormais il est revenu du dictat qui décrétait la démocratie kofr. A la bonne heure. Si la mutation était sincère, il faudrait s’en réjouir. Le pays n’a que trop souffert. Mais les Algériens n’ont-ils pas quelques raisons de sécuriser les fondements de la nouvelle Algérie ? La persistance des petites manipulations, le double voire le triple langage alternant adhésion au pacifisme et coups fourrés n’aident pas à l’émergence de la confiance, pourtant si vitale, pour l’apaisement de la collectivité nationale. S’il y a une once de sincérité et un semblant d’esprit de responsabilité dans les nouvelles proclamations de cette organisation, rien ne lui interdit alors d’adhérer aux fondamentaux démocratiques, notamment l’égalité des sexes, la liberté de culte, le respect de l’avis de la minorité…Celui qui esquive ces questions est dans la ruse. Ne pouvant plus s’imposer par la force, il peut utiliser la démocratie pour l’enterrer une fois élu. Ce ne sera pas la première fois qu’une dictature arrive au pouvoir par les urnes. Et cela, les Algériens qui ont éprouvé dans leur chair la violence aveugle ne l’admettront plus jamais. Les préalables démocratiques sont une sécurité politique et un test de bonne foi que tous les révolutionnaires avisés ont imposé dans les phases de basculement historique. A commencer par Abane, justement. Et puisque Rachad veut revisiter sa pensée et sa vision, il a ici une bonne occasion de se ressourcer à l’article écrit sous son autorité dans le numéro du 12 au 15 novembre 1957 d’El moudjahid, alors organe central de la révolution. C’était un mois et demi avant son assassinat. Marginalisé, Abane n’avait plus que ce support pour s’exprimer et agir à la fois contre l’obscurantisme et l’occupant français qui étaient pour lui - comme le sont aujourd’hui pour nous le même obscurantisme et le militarisme - d’une égale dangerosité. Car, Abane qui ne fut jamais dans la précipitation et l’improvisation, lui qui n’avait aucun plan de carrière, militait pour une double rupture. Les féodalités conservatrices algériennes ont été le premier et principal soutien de l’ordre colonial comme l’islam radical reste aujourd’hui du pain béni pour le pouvoir. La Une est barrée par le titre « Encore une fois, pourquoi le préalable ? ». Au pouvoir colonial qui demandait au FLN de déposer les armes et d’entrer directement dans les négociations, la notion d‘indépendance serait, promettait Paris, débattue après, Abane, pourtant soumis à une forte pression des observateurs et amis de la révolution algérienne, répliqua que les discussions ne seront engagées que si les termes de cette indépendance sont clairement définis. On peut lire : « Nos amis qu’étonnent déjà ce qu’on appelle notre crispation et notre surdité aux conseils de sagesse, estiment que l’heure est venue pour le FLN d’inaugurer une nouvelle ère, d’assouplir ses positions, bref d’abandonner ce préalable. On ne négocie pas à n’importe quel moment et avec n’importe qui ». Dans le même numéro, et toujours en première page, on peut lire dans un autre article intitulé Révolution démocratique. « Le premier novembre 1954*, le peuple algérien a pris la décision irrévocable de changer son destin. Cette seconde naissance est conditionnée par une lutte sans merci contre toutes les forces de régression et de décadence…Elle ( l’indépendance) exige la destruction du régime colonial et, à travers lui, d’une manière inséparable, la liquidation de toutes les chaines du passé, de tous les germes de déliquescence et de servitude. » Il suffit de remplacer les termes indépendance par démocratie, pouvoir colonial par régime militaro-policier et forces de la régression par fondamentalisme pour voir la problématique de novembre 1957 venir se calquer sur celle d’aujourd’hui. A ceux qui s’offusqueraient de voir ici les forces d’oppression actuelles comparées à celles d’hier, il convient de les renvoyer aux anathèmes des militaires ou ceux des islamistes qui ne manquent pas une occasion de taxer de Hizb França les citoyens qui osent contrevenir à leur dogme. La raison des tyrans est d’une verticalité animale. Selon eux, il y a les élus qui, de naissance ou par le glaive, ont tous les droits et les sujets, les sous-citoyens , astreints au devoir de soumission. On se rappelle des cris d’orfraie lancés par les favorites du système quand le parlement européen avait dénoncé les abus commis contre les manifestants de la révolution du sourire. Nul n’a entendu ces voix s’élever contre les abus et les ingérences politiques, financières, logistiques et diplomatiques d’Ankara et de Doha. Il y a bien sûr dans ce déséquilibre morbide la trahison des clercs, mais cette logique à géométrie variable a une autre origine. Peut être d’ailleurs plus préoccupante : le complexe du filleul intériorisé par certains activistes démocrates.

Unité nationale :

Comme les militaires, Rachad accuse de division les Algériens qui osent leur opinion. La question de l’unité nationale est invoquée à chaque fois qu’une doctrine hégémonique ou une décision arbitraire est combattue. La recette est ancienne : le potentat s’assimile à la nation, celui qui le conteste est donc ennemi de cette dernière ; il est par conséquent normal, utile et légitime de l’éliminer. C’est ce que l’on nous avait opposé en avril 80 et c’est par cette même absurdité que l’on nous avait envoyés à la cour de sûreté de l’Etat. On serait donc tenté de balayer d’un revers de la main cette argutie. On aurait tort car, en l’occurrence, Rachad met en danger la cohésion nationale et d’abord celle de la révolution du 22 février. Ses intrusions ont déjà mis sous tension une rue restée longtemps solidaire, pacifique, homogène et déterminée pendant tous les premiers mois de l’insurrection citoyenne. Les femmes qui chassaient les islamistes venus récupérer les marches sont aujourd’hui les cibles de leurs affidés. Les stigmates mystiques que veut greffer cette mouvance sur la révolution ne passeront pas. Il suffit de voir l’écho de ses appels sur la rue. Le risque est qu’avec les militaires, auxquels Rachad est toujours connecté, ils parviennent à les imposer dans les textes. Alors, des communautés, des régions ou des catégories sociales diverses les rejetteront. Ces citoyens déclarent d’ores et déjà que c’est là leur droit ; on pourrait ajouter que c’est aussi leur devoir de parents et d’ainés. Oui, la connivence qui a toujours prévalu entre l’islamisme et le militarisme sur les problèmes sociétaux est la menace majeure qui pèse aujourd’hui sur la révolution citoyenne et le pays en général.

Conclusion :

Des internautes m’invitent à ne pas « tomber dans le piège de la provocation de personnes sans valeurs ni principes » et à continuer à analyser la situation en traçant des chemins qui peuvent encore éviter au pays les trappes du passé. J’entends bien leur argument et je me désole autant qu’eux d’avoir à réagir à des polémiques au lieu d’affronter loyalement un débat digne des attentes de notre peuple. Je ne traine pas ces gens devant les tribunaux par ressentiment ou vengeance personnels. Je ne connais ni le complotiste de Marseille, ni le bazari londonien ni son trublion de Paris. J’ai refusé, il y a bien longtemps, de rencontrer monsieur Dhina à l’invitation d’Ali Ben Ouari. J’avais expliqué que ma conception de la responsabilité civique, m’a toujours fait placer la dimension morale au dessus de toute considération politique. Il ne peut y avoir de contact avec une personne qui ne dénonce pas les assassinats des innocents. Dès 2001, je m’étais prononcé pour la constitution d’une commission indépendante « vérité et justice » pour établir les responsabilités historique et pénale de la décennie noire. Mais humainement et moralement on ne peut confondre la victime et le bourreau. Ma démarche n’a donc rien d’individuel. D’ailleurs, au plan strictement judiciaire, les procès à venir n’apporteront rien de plus que les condamnations qui ont déjà sanctionné ces mêmes accusations. Cette procédure n’est pas seulement destinée à empêcher trois délinquants politiques de sévir davantage. Il y a là une tribune où peuvent être mises à nue les manipulations maladives, les ruses récurrentes, les méthodes déloyales et les objectifs inavoués d’un mouvement dangereux pour le pays en tant que relai d’un fléau mondial qui n’a que trop endeuillé l’Algérie mais aussi, surtout, en tant qu’alibi par lequel les tenants du militarisme justifient une tutelle qui condamne la citoyenneté et donc toute espérance démocratique. On peut s’en désoler mais, 58 ans après l’indépendance, il ne reste que les tribunaux étrangers pour avoir un échange transparent et adulte sur des paramètres essentiels à la compréhension de la scène politique algérienne. Il y a une autre raison à ma décision de ne rien laisser passer. Si ceux qui ont survécu sont là pour rectifier les atteintes à leur honneur, s’ils peuvent toujours dénoncer une imposture, ils sont aussi en devoir de défendre la mémoire des Abane, des Matoub et de toutes celles et ceux qui nous ont rendu notre dignité. Il y a plus criminel que d’ôter une vie : souiller son sens quand celui qui l’a honorée a disparu. *NB : Des polémistes ont souvent invoqué la référence aux « principes islamiques » dans la proclamation du premier novembre pour justifier le détournement d’une révolution nationale en projet religieux. On notera que Boudiaf et Didouche, les deux concepteurs du texte, ont utilisé le terme « principes islamiques et non lois islamiques ». Voici ce que je sais de ces deux illustres patriotes. Aucun de ceux qui ont discuté avec Boudiaf, et j’en fait partie, ne l’ont entendu parler de projet théocratique. Pour lui il s’agissait de sensibiliser essentiellement la paysannerie sur les valeurs de fraternité, de solidarité…Son allergie à l’islamisme est connue et il ne s’est pas privé de la signifier. L’entourage immédiat de Didouche décrit un jeune homme tolérant, animé aussi par une joie de vivre propre aux gens de son âge. C’était un fils du peuple auquel il ne faudrait pas faire endosser des causes qui n’étaient pas les siennes. Enfin, le texte du premier novembre était un appel à la guerre élaboré dans la précipitation. Il n’a en aucune façon l’étoffe d’un projet de société. Pour des raisons renvoyant à l’état de décomposition du PPA/MTLD, la mise en perspective de l’Algérie indépendante n’a pu être élaborée qu’en août 1956, soit deux ans après le déclenchement de la guerre de libération nationale. Les Oulémas, fraîchement intégrés dans le mouvement indépendantiste, ont adopté la plate- forme qui disqualifiait tout ordre théocratique, en tout cas, ils ne s’en sont pas démarqués.

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