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Accueil À la Lutte Badissiya Novembriya : de Nasser à Taleb Ahmed
Publié le : 28 Août, 2020 - 10:55 Temps de Lecture 9 minute(s) 643 Vue(s) Commentaire(s)

Badissiya Novembriya : de Nasser à Taleb Ahmed

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C’est la dernière - et probablement l’une des plus dangereuses - escroquerie du système. A entendre les suggestions de certains commentateurs, à revisiter les manœuvres lancées au début du mouvement du 22 février ou à lire les gestes et décisions du pouvoir actuel, la Badissiya, serait l’artisan du déclenchement de l’insurrection du premier novembre que les Oulémas ont pourtant condamné sans appel en 1954. La stratégie de la falsification de l’Histoire reste la souche politique du binôme islamisme-militarisme.

Soummam : source et mirador du projet démocratique

La dernière commémoration du congrès de la Soummam a soulevé tollé et indignation à la suite de la participation de quelques personnes peu susceptibles d’adhérer à l'intégralité des principes énoncés lors de la rencontre du 20 aout 1956. La « primauté du politique sur le militaire » et le rejet de « la restauration d’une quelconque monarchie ou théocratie désormais révolue » ne sont, en effet, pas des idées auxquelles seraient perméables les héritiers de Kafi, qui a qualifié Abane de traitre, et encore moins de ceux de Benabi qui a considéré l’assassinat du même Abane comme une récompense offerte par Dieu à l’Algérie. Et pourtant, les adeptes de ces deux personnes, entre autres adversaires historiques de la Soummam, étaient présents à Ifri la semaine dernière. Aucun de ces invités surprises n’a daigné prononcer un mot pouvant attester de leur éventuelle distanciation avec les positions anti-Soummam de leurs mentors. Un groupuscule portant une pancarte saluant un ancien responsable du FIS a même failli mettre le feu aux poudres. La fébrilité qui commençait à gagner la foule a été heureusement contenue par des citoyens qui avaient compris que donner prise à la provocation était le meilleur moyen de perturber une cérémonie populaire rassemblant spontanément des Algériens progressistes de toutes régions, toutes générations et toutes origines sociales autour des véritables objectifs de la guerre de libération. En la circonstance, la sagesse fut bienvenue. Mais c’est une chose de ne pas tomber dans le piège du parasitage islamiste, c’en est une autre de minimiser ou nier ses menaces et, plus grave, de l’adouber comme s’essaient à le faire des acteurs en mal de repères et stratégies. Répétons le jusqu’à ce que la vérité devienne réalité : c’est à la Soummam que le projet démocratique national fut conçu, discuté et proclamé; c’est là que ce projet est toujours assumé et défendu par le peuple souverain.

Collusion entre militarisme et islamisme

Le pouvoir et les islamistes qui ne désespèrent toujours pas de pervertir l’alternative démocratique et sociale de la Soummam par la supercherie Badissiya novembriya sont bien ennuyés par la ferveur populaire qui entoure ce moment politique cardinal de notre histoire contemporaine. Incapable d’enterrer l’évènement, les deux compères s’emploient à mener méthodiquement une opération de pollution-récupération, manipulation bien connue dans les systèmes autoritaires. Quand, pour une raison ou une autre, la répression n’est plus possible, on tente le dévoiement.

En l’occurrence, les islamistes adoptent une lecture monoculaire de la plate-forme soummamienne. Ils disent adhérer maintenant au principe de « la primauté du politique sur le militaire » mais zappent la condamnation de « la monarchie ou théocratie désormais révolue ». De son côté, le pouvoir qui entretient un embargo national sur le premier et unique congrès d’un front politique fédérant les sensibilités représentatives du peuple algérien a quand même demandé au wali de Bgayet de se rendre aux aurores à Ifri pour y déposer une gerbe de fleurs…une commémoration clandestine en quelque sorte. L’acte est perfide. Le régime ignore le congrès de la Soummam dans les célébrations nationales mais il consent à s’en souvenir dans ses démembrements régionaux. C’est là une manière de donner prise aux accusations de Nasser qui stigmatisait la rencontre d’Ifri : une réunion de Kabyles ( entendus comme des ennemis par les moukhabarates du Caire), avait-il fait dire à son responsable des services spéciaux Fathi Dib, accessoirement parrain politique de Ben Bella. Les islamistes tronquent la Soummam, le pouvoir la ghettoïse. S’il fallait encore une preuve de la collusion pouvoir-islamistes contre la perspective démocratique, elle vient de nous être donnée ce 20 aout… à la Soummam.

Briser l’encerclement maléfique

Nasser n’est plus là pour perpétuer l’amputation et la déviation de notre histoire avec ce que cela a charrié comme dommages politiques et institutionnels. En bon élève, le pouvoir prend le relai et ne s’encombre pas de scrupules pour cultiver le déni, entretenir confusions et amalgames et, au bout du compte, perpétuer l’imposture. La grande mosquée d’Alger dont le prix réel est bien loin des chiffres avancés, est le symbole des dérives mégalomaniaques et de la corruption démoniaque de l’équipe précédente dont les successeurs ont toutes les peines du monde à se démarquer. Cet attentat à la sobriété et au dévouement des patriotes qui ont allumé la flamme libératrice, cette insulte à la majorité de nos concitoyens happés par la précarité sociale sera, annonce-t-on, inaugurée le premier novembre prochain. Il faut espérer qu’il reste dans l’équipe dirigeante une ou deux personnes ayant encore un brin de lucidité et de dignité pour annuler cette provocation symbolique et politique. En plus de l’outrage moral que représente cette érection architecturale, monstruosité urbanistique dont des professionnels algériens ont tenté en vain de préserver la baie d’Alger, le choix de cette date révèle un entêtement aussi suicidaire que cynique. Il faut être aveugle et sourd ou grisé par les apparats du pouvoir pour croire possible de maintenir un ordre politique négateur de vérité, de liberté et de progrès ; ordre que l’histoire a condamné, que le peuple dénonce avec une unanimité rarement constatée dans le pays et dont les conséquences les plus tragiques se rappellent quotidiennement à nous dans les felouques qui quittent les côtes algériennes avec le risque, hélas trop souvent vérifié, de ne jamais atteindre l’autre rive. S’il fallait célébrer cette forfaiture morale, écologique et financière; s’il fallait que l’Algérien endure cet outrage, s’il fallait encore s’enfoncer dans la trahison du premier novembre, il faudrait, tant qu’à faire, ramener Bouteflika pour procéder à sa mise en service. Cette mosquée est l’affirmation de sa volonté, l’expression de son délire et la marque de fabrique de son règne dévastateur. Pour l’Algérien, ce bâtiment sera pour toujours et à jamais le monument dédié à l’omnipotence d’un homme revanchard et égotique devant lequel se sont agenouillés des courtisans complices de sa gabegie et de la voracité de ses clans.

En souillant le premier novembre par un bâtiment religieux, temple de la corruption et d’abus de pouvoir, le régime adresse un pied de nez aux manifestants qui exigent un changement radical. Du point de vue du système FLN, la guerre de libération est et restera une boutique théocratique qui est le contraire de ce que préconisait la Soummam. Tactiquement, c’est une manière de donner des gages aux islamistes ; stratégiquement, il y a là confirmation - au cas où des naïfs entretiendraient encore quelques illusions - de la détermination à continuer à sévir par le hold-up mémoriel. L’objectif comme la recette sont intangibles. Toujours serrer les coudes avec l’intégrisme pour se liguer contre l’élan républicain quand l’essence du système autocratique est en jeu. Sans légitimité ni éthique, le pouvoir n’hésite pas à faire endosser ses vilénies aux martyrs qui se sont engagés pour des objectifs rigoureusement contraires à ceux dont il tire profit.

Comme si l’offense de l’inauguration du monument de la folie despotique ne suffisait pas, on dit vouloir organiser le même jour un référendum pour mettre à jour une ruse électorale via un coup de force constitutionnel. Il ne suffit pas de priver le peuple de ses libertés et droits. Il faut l’amener à résignation. Jeu dangereux. A trop abuser de sa force on finit par la décrédibiliser et lui ôter toute capacité d’intimidation ou de persuasion. C’est au moment où le citoyen demande la remise au musée des repères nationaux qu’on viole la charge patriotique du premier novembre et que l’on pervertit la valeur émancipatrice de la Soummam; symboles des sacrifices et des espérances algériennes s’il en est. L’asphyxie démocratique demeure la méthode et l’horizon d’un régime algérien dont il est difficile de savoir s’il agit sous l’effet d’une euphorie puérile, d’un affolement mal maitrisé ou d’une arrogance irresponsable.

Fondamentalement, la question démocratique est plus pendante que jamais. Nous sommes toujours à la case départ. Les opportunités de débattre du destin national ne sont pas fréquentes. Rien ne dit qu’une autre occasion se représentera de si tôt. Acculer au débat est un impératif patriotique. C’est maintenant ou jamais. Pourquoi ?

La conception aliénante de la vie publique, partagée par les militaires et les islamistes, se constate chaque jour. Un homme a incarné dans le fond et sur la durée la symbiose entre militarisme et islamisme : Ahmed Taleb Ibrahimi. Il semble en effet que les conseils de ce personnage – qui a l’oreille du chef de l’Etat - et l’activisme de ses relais pèsent lourd dans les décisions et choix stratégiques de la présidence algérienne, pressée de veiller à la pérennité du mensonge national : en détournant la guerre de libération vers le fondamentalisme, on assure la prééminence de la violence militaro-policière sur laquelle est assis le système politique algérien depuis 1962. L’Algérien sera plus sujet que citoyen. Après avoir livré l’école à l’islamisme et infiltré l’administration par ses ouailles*, Taleb ne renonce pas à planter dans les flancs de l’insurrection citoyenne une ultime banderille : neutraliser la révolution du 22 févier par la désinformation historique qui ferait de la Badissiya, dont son père fut l’une des figures de proue, le ferment de la conscience révolutionnaire algérienne.

La Badissiya qui a condamné l’insurrection armée en 1954 puis renié la Soummam en 1957 à partir du Caire avec la bénédiction égyptienne poursuit son pressing. Elle choisit un premier novembre pour répondre à la révolution du 22 février par une double pollution : l’inauguration d’une mosquée sacrilège et l’organisation d’un référendum humiliant. Briser cet encerclement est une question de survie nationale.

L’impératif opérationnel

Il faut bien comprendre qu’en Algérie la bataille de la démocratie passe par la réhabilitation de l’éducation et la réappropriation de la mémoire. La ferveur et la constance qui accompagnent la commémoration de la Soummam, l’infusion de ses principes dans la révolution citoyenne, les débats, certes atomisés mais si vivaces et permanents, attestent que du point de vue historique le couple pouvoir-islamistes a perdu la bataille. Il reste à gagner la guerre de la construction nationale jusque là contrariée par la propagande et la censure. Il est difficile d’y parvenir sans un espace de débat sérieux et autonome qui ouvre la voie aux échanges argumentés et sereins. L’urgence de la clarification appelle la création d’un vecteur assumant sans réserve le projet démocratique et qui soit ouvert à tous les avis politiques récusant la violence et l’invective ; deux travers qui font leur miel dans l’anonymat du net ou sur des supports dont la ligne éditoriale se résume aux anathèmes lancés contre les citoyens réfractaires aux postures dogmatiques, militaristes ou islamistes. Force est de constater que face aux moyens de l’Etat et des islamistes il y a un déséquilibre qui sanctionne l’alternative démocratique. La répression qui s’abat sur les journalistes y est pour beaucoup. N’y a-t-il que cela ? La censure qui frappe certaines contributions étant, entre autres, un des signes d’une frilosité médiatique dont ne peut s’accommoder le pays dans une période où tout appelle au changement et à l’audace. Il ne s’agit pas de juger ici des conditions et raisons qui ont conduit la presse à voir ses prérogatives progressivement rognées mais d’en prendre acte pour parvenir à compenser ce handicap. L’autre condition pour l’ouverture d’un chemin restaurant la raison et le courage politiques nécessaires à l’accomplissement d’un nouveau destin algérien est le rétablissement du consensus démocratique qui a prévalu en Kabylie lors du printemps d’avril 80. Notre Histoire contemporaine l’enseigne : une Kabylie stabilisée induit toujours un élan qualitatif émancipateur sur l’ensemble du pays.

  • Voir l’accablant témoignage de Belaid Abdeslam à ce sujet. Chroniques et réflexions sur un passé pas très lointain. Belaid ABDESLAM. Dar Khettab 2017. A la sortie du livre de Belaid Abdeslam, Ahmed Taleb Ibrahimi publie, en guise de réponse, dans le Soir d’Algérie un long texte faisant l’inventaire des actes et propos de son père, le cheikh Bachir Ibrahimi. Il prend soin de ne pas citer ni même de faire allusion au témoignage d’Abdeslam. L’écrit alambiqué ne dément cependant aucune des accusations, aussi graves que précises, qui dénoncent la stratégie de l’entrisme islamiste mise en œuvre par Taleb pendant tout le temps où il était en charge de l’éducation ou de l’information et de la culture.

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