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Publié le : 18 Avril, 2020 - 13:55 Temps de Lecture 5 minute(s) 7399 Vue(s) Commentaire(s)

Blocage de Radio M et Maghreb Émergeant : lettre de l’écrivain et poète, Lazhari Labter, adressée à Ammar Belhimer

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Mais pourquoi as-tu fait ça Ammar, pourquoi ?

Je n’ai pas pour habitude d’écrire des lettres ouvertes ou d’interpeller des personnes ou des personnalités directement, surtout s’il s’agit d’amis et en particulier d’amis qui ont compté pour moi, et de surcroît s’ils occupent des postes importants.

Je fais une exception à cette règle pour toi, Ammar, parce que je te connais depuis très longtemps, ou du moins, il me semblait te connaître jusqu’à ce jour où tu as commis, à mes yeux du moins, la faute impardonnable : censurer un site d’information et faire taire la voix d’une radio libre qui ouvrait et continue d’ouvrir son antenne à toutes celles et tous ceux pour lesquelles les radios, les télévisions publiques et parapubliques tout comme les journaux de la presse écrite «sous contrôle» leur sont fermés à double tour.

Je ne m’adresse pas au ministre de la Communication et Porte-parole du Gouvernement, mais à l’ami qui m’a dédicacé, il y a un peu plus d’une année avant sa prise de fonction officielle, à la librairie générale d’El Biar, le 16 février 2019, son ouvrage «Les voies de la paix - rahma, concorde et réconciliation dans le monde» en ces termes : «à mon camarade, confrère et ami Lazhari Labter avec toute ma considération».

La pire chose que puisse faire un journaliste c’est de censurer un confrère. Un confrère et un camarade de lutte justement.

Dois-je te rappeler que tu faisais partie des journalistes algériens qui avaient rendu public la fameuse déclaration connue sous le nom de «Déclaration des 70 journalistes algériens», le 10 octobre 1988, dans laquelle ils dénonçaient «l’utilisation tendancieuse faite en ces circonstances graves des médias nationaux et ce au mépris de toute éthique professionnelle et du droit élémentaire du citoyen à l’information» et qui «exigeaient la libération de l’ensemble des détenus d’opinion arrêtés de façon arbitraire» alors que notre confrère de l’APS, Sid Ali Benmechiche, aux côtés de centaines de citoyens, tombait sous les balles assassines et que les jeunes arrêtés hurlaient à mort sous la torture un peu partout dans le pays ?

Dois-je te rappeler que El Kadi Ihsane était avec toi dans la Délégation exécutive provisoire issue de la Conférence nationale du Mouvement des journalistes algériens (MJA) qui comptait 15 membres, seule habilitée à prendre langue avec les autorités ?

Au nom de quoi, dis-moi, au nom de quoi et pourquoi ? Question qui restera sans réponse comme dans la célèbre chanson « Qui a tué Davy Moore ? Qui est responsable de sa mort et pourquoi est-il mort ? » de Graeme Allwright, que tu aimais toi aussi fredonner les soirs joyeux des rencontres amicales arrosées au temps où l’Algérie était sur tous les fronts des luttes progressistes et où Alger abritait tous les révolutionnaires de la planète.

Nous appartenons à la même génération et avons porté le même idéal et rêvé des mêmes lendemains couleur d’orange.

Je t’admirais pour ton engagement sans faille dans les luttes pour les «transformations sociales essentielles» pour reprendre une expression de notre ami le journaliste et poète Abdelmadjid Kaouah qui dirigeait l’hebdomadaire de la jeunesse «L’Unité» où je faisais, en 1976, encore étudiant à la faculté des lettres d’Alger, mes premiers pas dans le journalisme et dans le monde de la politique.

Je t’admirais pour tes écrits dans le milieu des années soixante-dix dans le journal mensuel du Comité de volontariat de la Révolution agraire de la Faculté de Droit où dans le Spécial 24 avril n° 12 daté d’avril 1975 était publié un poème de l’immense poète chilien Pablo Neruda intitulé «Les satrapes».

Je t’admirais pour ton engagement dans les luttes progressistes des peuples et pour la réussite des tâches d’édification nationales dont la révolution agraire à laquelle tu avais consacré en 1978 une étude à l’Office des publications universitaires (OPU) avec le concours du Comité universitaire de volontariat d’Alger (CVU) sous le titre «La Révolution agraires-Bilan et perspectives», diffusé dans les librairies OPU et par le CVU, salué par un article élogieux de «L’Unité» n° 53 du 15 au 30 octobre 1978.

Je t’admirais pour l’excellent ouvrage sur la révolution agraire que tu avais réalisée, intitulé «Révolution Agraire – le Point», préfacé par Noureddine Djellouli, secrétaire général de l’Union nationale de la jeunesse algérienne (UNJA), membre du Comité central du FLN, publié par «L’Unité» et salué par la presse nationale et internationale de l’époque, notamment « L’Unité », « El Moudjahid », «Algérie Actualité», «Témoignage Chrétien » et « Marchés tropicaux et méditerranéens ». Ouvrage pour lequel tu avais choisi comme exergue cette citation de Houari Boumediene datée du 21 janvier 1972 qui avertissait : «ou bien elle réussira (...) ou bien elle échouera et nous déboucherons sur une bourgeoisie nouvelle qui sera peut-être plus ville et plus dure que la bourgeoise coloniale qui nous exploitait dans le passé » et qui, curieusement, n’est pas cité dans la liste de tes ouvrages sur le site du ministère de la Communication. Autres temps autres mœurs ?

Je t’admirais pour tes articles et tes reportages dans «El Moudjahid» quand, en 1979, j’entrais dans le monde du travail au Service information de la Sécurité sociale au Centre familial de Ben Aknoun, prestigieuse institution dirigée par le grand, le très grand Kamel Mentouri. Tu avais 24 ans, tu étais jeune journaliste à «El Moudjahid» et ton nom était sur toutes les langues aux côtés d’un autre prince de la plume répondant au nom de Mohamed Benchicou que le potentat déchu Bouteflika a mis aux fers pour un ouvrage qui lui a déplu. Voudrais-tu voir, après le journaliste libre Khaled Drareni, mis aux fers ton confrère El Kadi Ihsane pour ses propos qui irritent, son site et sa radio qui déplaisent aux tenants du pouvoir du moment ?

Je t’admirais pour tes discours brillants de «réformateur» lors des assemblées générales du MJA dont tu étais l’un des fondateurs et principaux animateurs entre 1988 et 1990.

Je t’admirais, même si j’étais en désaccord avec ton approche réconciliatrice pour les titres que tu as fondé dont «La Nation» en 1992, interdit par le gouvernement de l’époque tout comme «Le Matin» de ton confrère Mohamed Benchicou et «Al Djazair al Youm» de Nacer Aloui.

Je t’admirais pour la qualité de tes ouvrages et la pertinence de tes analyses publiées dans le quotidien «Le Soir d’Algérie» et pour beaucoup d'autres choses.

Le système, et tu le sais mieux que quiconque puisque tu lui as consacré une étude de fond intitulée «Le pluralisme politique, syndical et associatif» pour le compte de la fondation allemande Friedrich-Ebert-Stiftung (FES) en 2008 et «Les politiques de réconciliation nationale» 2010, a toujours intégré en son sein des personnalités politiques atypiques brillantes comme M’hamed Yazid, Mostefa Lacheraf, Reda Malek, Kamel Mentouri, Abdelkader Khemri, Kamel Bouchama, Abdelaziz Rahabi et j’en passe. Ça mettait de la couleur dans la vitrine sombre des régimes successifs, mais avec des lignes rouges qu’il était interdit de transgresser sous peine de disgrâce voire de bannissement.

Tu aurais pu rester cet intellectuel atypique respecté comme M’hamed Yazid ou dire non comme Abdelaziz Rahabi. Mais non, tu as choisi une autre voie. Pourquoi, Ammar, pourquoi toi qui as disséqué dans l’étude cité plus haut «l’exercice du pluralisme politique, syndical et associatif (qui) participe d’une régulation par la violence et d’une tradition autoritaire séculaire du pouvoir» ?

Toutes les luttes communes que nous avons menées pour la liberté de la presse et la liberté d'expression et les dizaines de journalistes assassinées pour arriver à ça ?

Pourquoi tu as fait ça, Ammar, mais pourquoi ?

Je n’attends aucune réponse de ta part et je finis mon adresse par ces vers à méditer du grand poète persan Saâdi :

«Celui qui a pour loi le goût de la violence ne peut pas plus régner qu’un loup sur un troupeau. L’injuste souverain qui creuse des cachots rase les murs de sa puissance.

Garde-toi de la furie des cœurs blessés la blessure du cœur se rouvrira sans cesse. Tant que tu le pourras n’oppresse pas un cœur le soupir d’un seul cœur renversera le monde.»

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