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Publié le : 28 Juillet, 2021 - 14:00 Temps de Lecture 7 minute(s) 473 Vue(s) Commentaire(s)

Crise politique en Tunisie : Une dérive autoritaire ou une mesure nécessaire ?

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Crédit photo : DR

Depuis quelques jours, le président Tunisien Kaïs Saïed crée la surprise dans un pays à bout de souffle. Le chef de l’exécutif est démis de ses fonctions et les activités de l’Assemblée sont gelées pour une durée de trente jours. Il décide aussi de prendre les commandes de l’exécutif, «avec l’aide d’un gouvernement dont le président sera désigné par le chef de l’État», ainsi que du parquet, et lève l’immunité de tous les députés.

Ce retournement a été rendu public, dimanche 25 juillet, «afin de sauver la Tunisie, l’État et le peuple tunisien», précise le communiqué de la présidence tunisienne. La rue a fait écho au discours du président.

Selon la presse locale, des milliers de Tunisiens ont manifesté leur enthousiasme dans la soirée de dimanche à coups de Klaxon et de feux d’artifice à Tunis et dans plusieurs autres villes. La veille, ils exprimaient leur exaspération face au délabrement du service public de santé et au désordre politique (quatre ministres se sont succédé à la Santé depuis début 2020) qui handicapent le pays dans sa lutte contre le Covid. Les manifestants ont réclamé la dissolution du Parlement. Des décisions prises au moment où le pays est frappé de plein fouet par une crise économique et sociale accentuée par la pandémie de Covid-19. Elles suscitent la colère du principal parti au Parlement, le parti islamiste Ennahdha, cible des manifestants qui ont saccagé plusieurs de ses bureaux dans différentes villes tunisiennes. Ces derniers le tiennent, entre autres, pour responsable du chaos que vit la Tunisie depuis des années, lui qui tient le pouvoir depuis le début de la révolution du Jasmin, en janvier 2011.

Ennahdha a dénoncé lundi «un coup d’État contre la Révolution et la constitution». Le président Tunisien, Kaïs Saïed, s’est appuyé sur l’article 80 de la Constitution pour prendre ces mesures. Cet article stipule qu’en cas de péril imminent, le président de la République peut prendre les mesures nécessitées par cette situation exceptionnelle. On voit bien qu’il y a un débat autour de l’interprétation de cet article, le problème c’est qu’il n’y a pas de Cour constitutionnelle pour trancher le différend. Les Tunisiens craignent que la situation dégénère ! «Peut-être pas tout de suite, parce qu’il y a ce soulagement éprouvé par la population. Mais, s’il n’y a pas de mesure concrète, cette décision pourrait se retourner contre le chef de l’État», précisent des défenseurs des droits humains Tunisiens. Et d’affirmer : «Parce que ce qu’il faut, le préciser, les tunisiens réclament des vaccins aux gens, du travail, de meilleures conditions de vie. Ils sont épuisés d’attendre.»

Les Tunisiens éprouvent du soulagement aujourd’hui mais est-ce que ça va durer dans le long terme !? Telle est la question !

En Tunisie, la démarche présidentielle reçoit des soutiens appuyés dans la classe politique et la société civile, notamment, mais la communauté internationale s'inquiète d'une possible dérive autoritaire. Face à la timidité des réactions de la part des grands pays à la suite de l'activation, par le chef de L’État, de l'article 80 de la Constitution, Semia Zouari, diplomate à la retraite, a estimé, dans un post Facebook publié lundi 26 juillet, que «le président de la république doit organiser d'urgence une conférence de presse internationale pour convaincre les partenaires étrangers de la Tunisie du bien-fondé de sa démarche» et contrecarrer la «campagne de victimisation tous azimuts des islamistes». Mais aujourd’hui, après avoir limogé plusieurs ministres (Intérieur, Justice et Défense), Kaïs Saïed doit faire face aux interrogations sur la légitimité constitutionnelle de ses décisions même s’il a déclaré ne pas être un putschiste et que le dialogue continue après avoir rencontré des partenaires sociaux et société civile dont la l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), le syndicat des journalistes, les patronats et les défenseurs des droits humains. Il doit de plus nommer un successeur à Hichem Mechichi, ex-chef de gouvernement, et assurer aussi que le pays ne s’embrase pas face à ce changement de pouvoir et les mesures d’exceptions qu’il doit promulguer.

L’article 80 de la Constitution ne dit rien sur la limite de ces mesures mais il stipule que le président aurait dû consulter avec le chef du Parlement Rached Ghannouchi et celui du gouvernement. Le premier, également leader du parti islamo-conservateur Ennahdha, conteste «avoir été avisé». Le principal syndicat du pays, l'UGTT a de son côté appuyé ces mesures tout en demandant à Kaïs Saïed des garanties constitutionnelles. Enfin, si le parti Ennahdha conteste les mesures de Kaïs Saïed et que des affrontements ont lieu entre ses partisans et les défenseurs des mesures du chef de l'État, dans l'ensemble, les militants du parti islamiste sont plutôt restés discrets depuis les annonces présidentielles, et ce alors qu'ils ont remporté toutes les élections législatives depuis 2011. Le constat est là aujourd’hui. Ennahdha peine à mobiliser et à convaincre.

Comment expliquer ce faible soutien populaire à Ennahdha ?

«En 2011, Ennahdha avait gagné avec 1,5 million de vois, en 2014 avec 1 million, en 2019 avec 0,5 million de voix. Donc sur neuf ans, elle a perdu les deux tiers de son électorat. Et là, depuis 2019, elle a perdu le reste. Pour quelles raisons ? Parce qu'elle n'a réalisé aucun projet pour la Tunisie, aucun ! Elle n'a résolu ni les problèmes du chômage, ni relancé la croissance économique. Donc il y a un ressentiment très fort des Tunisiens contre Ennahdha», analyse le sociologue tunisien Mohammed Kerrou.

Les réactions internationales se sont multipliées dans la journée d’hier. Anthony Blinken, le secrétaire d'État américain a appelé Kaïs Saïed à «à respecter la démocratie». Le chef de la diplomatie américaine l'a incité à «maintenir un dialogue ouvert avec tous les acteurs politiques et le peuple tunisien». En France, la porte-parole des Affaires étrangères a appelé «l'ensemble des forces politiques à éviter toute forme de violence et à préserver les acquis démocratiques». La France «souhaite le respect de l'État de droit et le retour, dans les meilleurs délais, à un fonctionnement normal des institutions, qui doivent pouvoir se concentrer sur la réponse à la crise sanitaire, économique et sociale».

L'Union européenne a appelé au «respect de la Constitution, des institutions et de l'État de droit» et à «éviter le recours à la violence». En Allemagne, le ministère des Affaires étrangères s'est déclaré «très inquiet». «Il est maintenant important de revenir à l'ordre constitutionnel le plus rapidement possible», espère-t-il. Et d’ajouter : «les événements constituent un grand défi pour la Tunisie et démontrent l'urgence de s'attaquer maintenant aux réformes politiques et économiques». En Russie, le porte-parole du Kremlin a espéré que «rien ne menacera la stabilité et la sécurité des citoyens». Enfin, toujours dans le même registre, l'ONU a recommandé à toutes les parties en Tunisie «à faire preuve de retenue, à s'abstenir de toute violence et à garantir le calme».

Le président tunisien, aux pouvoirs jusque-là limités, a ainsi pris la tête de l’exécutif. Pourquoi a-t-il agi de la sorte ? La démocratie tunisienne est-elle en danger ?

Voici quelques arguments avancés par des observateurs Tunisiens :

• La situation sanitaire et politique s’était détériorée ces derniers mois et le gouvernement et le Parlement étaient de plus en plus discrédités sur fond de tension, entre le président, le Premier ministre et le chef du Parlement.

• Il faut rappeler la demande formulée par Ennahdha, il y a maintenant quelques semaines de cela, qui concerne les militants islamistes qui avaient été emprisonnés par le passé. C’est peut-être aussi cela, qui a mis le feu aux poudres.

• L’enrichissement visible de certains dirigeants d’Ennahdha, l’attitude provocatrice, la violence, le déchaînement de violence à l’intérieur du Parlement. Les Tunisiens étaient choqués et humiliés par une telle attitude d’Ennahdha !

Ceci dit. Après avoir accusé le président tunisien Kaïs Saïed de perpétrer un coup d’État, le principal parti au Parlement, Ennahdha, a appelé hier, mardi, au dialogue pour sortir de la crise politique. Pour Déborah Perez, docteure en science politique de Sciences-Po Aix et spécialiste de la Tunisie, interrogée par France 24, le changement de ton d’Ennahdha peut s’expliquer par le fait que ce parti mette toujours en avant, dans son discours, «l’intérêt de la nation et de son unité !». Et de préciser : «s’il est un peu tôt pour parler de coup d’État, il est certain que Kaïs Saïed est allé au-delà de ce que lui permettait la Constitution tunisienne. L’article 80 dont il se réclame est un article plus ou moins similaire à l’article 16 de la Constitution française qui prévoit des pouvoirs exceptionnels pour le président de la République en cas de périls imminents pour l’intégrité de la nation. Mais il est stipulé que ces pouvoirs doivent être encadrés par la Cour constitutionnelle. Or, depuis l’écriture de la Constitution en 2014, celle-ci n’existe toujours pas, notamment en raison du manque de volonté des principaux partis de l’Assemblée – Ennahdha en tête – qui ont tout fait pour retarder sa mise en place. L’absence de Cour constitutionnelle se retourne aujourd’hui contre ces partis puisque Kaïs Saïed ne subit aujourd’hui aucun contrôle.»

Déborah Perez va plus loin dans son explication. «Ce qui me frappe depuis 2011, c’est la très forte capacité de dialogue des différents acteurs associatifs, syndicaux et politiques. Les leaders d'Ennahdha vont vouloir faire partie des négociations que compte mener le président Saïed. Ils ne vont donc pas tenter d’agiter la population pour chercher des rapports de force dans la rue, d’autant que je vois sur les réseaux sociaux beaucoup d’appels au dialogue national. Ils ont rapidement dénoncé un coup d’État, mais ils font aujourd’hui volte-face avec la volonté de préserver l’unité du pays. C’est une des caractéristiques d’Ennahdha : ses dirigeants ne veulent pas cliver la société de manière directe. C’est à la fois leur plus grande force et une faiblesse car s’ils reviennent toujours à la table des négociations dans les moments de crise les plus critiques, leur propension à être systématiquement dans le consensus et à refuser les antagonismes n’aide pas à la mise en place d’une véritable alternance en Tunisie. Car pour faire bouger un pays, il faut aussi accepter la part conflictuelle de la vie politique».

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