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Publié le : 19 Février, 2020 - 14:57 Temps de Lecture 7 minute(s) 1928 Vue(s) Commentaire(s)

Entretien avec Farid Alilat, auteur de Bouteflika…L’histoire secrète

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En poste depuis Avril 1999, la candidature du président algérien Abdelaziz Bouteflika, à l'élection présidentielle prévue le 18 avril 2019, a provoqué des manifestations massives dans tout le pays. Confronté durant plusieurs semaines à une contestation inédite en 20 ans de pouvoir, il finit par renoncer au 5ème mandat. Victime en 2013 d'un grave accident vasculaire cérébral, il est cloué depuis à un fauteuil roulant. L’armée, rivale prudente du pouvoir présidentiel, a finalement précipité l'annonce de la démission d'Abdelaziz Bouteflika. Cette même armée qui lui a barré le chemin de la succession présidentielle en 1978, lui préférant le colonel Chadli Bendjedid. Pendant vingt ans, le président a tout fait pour écarter les militaires du pouvoir, en vain.

Durant les années 1990, l’Algérie fait face à une guerre civile, dont l’origine remonte au début des années 1980. Croissance démographique galopante, taux de chômage élevé, pénurie de logements et d’eau potable, déficit démocratique et absence de libertés publiques, provoquent un sentiment de malaise profond dans la société. Tout au long des années 1980, des mouvements de protestations populaires, ouvriers et estudiantins fleurissent dans différentes villes du pays. Les événements d’octobre 1988 débouchent sur la décision du Président Chadli de modifier la Constitution par voie référendaire et autoriser, après plus de 25 ans de parti unique, le multipartisme et instaurer les libertés de réunion, de manifestation et d’association.

En juin 1990, les élections municipales, premier scrutin pluraliste de l’Algérie indépendante, sont remportées par le Front Islamique du Salut (FIS), parti islamiste et populiste ayant pour objectif affiché d’abolir la constitution et d’instaurer un État islamique. Le président Chadli démissionne le 11 janvier 1992, poussé vers la sortie par le haut commandement militaire. L’État d’urgence est proclamé en février 1992 et ne sera levé qu’en février 2011. En mars 1992, le FIS, dissout par décision judiciaire, devient un parti illégal. Le Haut Comité d’État (HCE), chargé d’exercer «l’ensemble des pouvoirs confiés par la Constitution en vigueur au Président de la République», nomme à sa tête le Président Mohamed Boudiaf.

En juin 1992, le président du HCE, Mohamed Boudiaf, est assassiné à Annaba. Le 26 août 1992, une bombe explose à l’aéroport d’Alger. Il s’agit d’un attentat qui frappe pour la première fois de manière «aveugle» la population. À partir de 1993, une lutte acharnée s’engage entre les membres des groupes armés islamistes et les membres des forces de sécurité de l’État. En 1994, Abdelaziz Bouteflika, sollicité par le patron du renseignement, Mohamed Mediene dit Toufik, et Khaled Nezzar, membre du Haut Comité d'État (HCE), ne donnera pas suite, préférant repartir à Genève.

Abdelaziz Bouteflika raconté par Farid Alilat : «il voulait mourir président, avoir des funérailles nationales et entrer dans la postérité»

Cet Homme mystérieux, dont peu d’algériens connaissent l’identité de sa femme, Amal Triki, épousée tardivement, qui vivrait en France et dont il serait peut-être divorcé, sans enfants, devenu invisible ces dernières années, serait raconté par Farid Alilat, à travers un ouvrage qui sortira, aujourd’hui, 19 février, en France. Licencié en lettres anglaises de l’Université d’Alger, Farid Alilat se lance dans le journalisme en mars 1991. Il retrace, avec de fortes anecdotes et révélations le parcours de l’Homme qui n’aura vécu que pour se venger. «Bouteflika… L’histoire secrète», deux décennies d’enquête dans les arcanes du pouvoir.

«Il y a plusieurs Bouteflika en un seul Homme, plusieurs vies dans une seule vie»

Contacté par l’Avant-garde Algérie, l’auteur, Farid Alilat, explique que son ouvrage est une longue enquête qui a duré vingt ans.

L’Avant-Garde Algérie : Vous avez intitulé votre ouvrage : «Bouteflika…Histoire secrète». Que révèle-t-il de secret sur lui ?

Farid Alilat : En fait, il y a plusieurs Bouteflika en un seul homme, plusieurs vies dans une seule vie et une carrière politique dont le fil conducteur est cette quête du pouvoir et l’obsession de le garder à tout prix. La première partie du livre s’intéresse à son enfance et sa jeunesse marocaine. C’est un pan de l’histoire personnelle que Bouteflika a sciemment occultée en raison du passé controversé de son père. Le livre révèle également quel ministre des Affaires étrangères il a été. En réalité, il était un chef de diplomatie d’apparat auquel le président Boumediene faisait très peu confiance. Le livre révèle également cette obsession de Bouteflika à devenir président à la mort de Boumediene. Je raconte également dans le détail sa fameuse «traversée du désert» de vingt ans entre 1979 et 1999 sur laquelle il ne s’est jamais expliqué. Le livre révèle également comment Bouteflika gouvernait comme président, comment il nommait et dégommait des Premiers ministres et ministres et son usage de la corruption comme instrument de gouvernance.

L’ouvrage diffusé aujourd’hui 19 février, soit quelques jours seulement avant le premier anniversaire de la révolution du peuple (22 février). Est-ce une façon de rendre hommage à la révolution du sourire ?

Je voulais raconter, de l’intérieur du pouvoir, cette révolution du 22 février qui a chassé du pouvoir Bouteflika et sa clique. Mais pour comprendre pourquoi les Algériens sont sortis par millions dans la rue, il fallait raconter les 20 ans de règne de Bouteflika. Pour comprendre ces 20 ans, il fallait aussi remonter à son enfance et à sa jeunesse au Maroc, au rôle de son père dans le Maroc sous protectorat français, remonter au peu d’empressement de Bouteflika à rejoindre le maquis en 1956, à ses années comme chef de la diplomatie. Quand on met la vie de Bouteflika de bout en bout, on comprend alors cette appétence pour le pouvoir qui a causé sa perte.

Vous couvrez l’Algérie pour Jeune Afrique depuis octobre 2004. Depuis que Bouteflika avait brigué son second mandat présidentiel. Pourquoi avez-vous choisi de nous faire découvrir la face cachée de ce personnage après sa chute ? Est-ce difficile d’écrire sur un Bouteflika au pouvoir ?

Je n’ai jamais cessé d’écrire sur Bouteflika depuis 1998, à l’époque où je dirigeais la direction du Quotidien Le Matin. En quelque sorte, il a accompagné ma vie ces 20 dernières années comme j’ai documenté la sienne. L’idée d’écrire un livre sur lui remonte à 2002. Mais pour des raisons professionnelles et personnelles, j’ai mis le projet en sourdine. Sans pour autant abandonner l’idée. Si vous saviez le nombre de carnets que j’ai collectionnés pendant deux décennies. Donc oui, je n’ai jamais cessé d’écrire sur lui. La grande difficulté d’écrire sur Bouteflika reste l’accès aux sources. Les sources de première main, cela s’entend. J’ai tissé au fil des années des relations de confiance avec des acteurs de premier plan qui ont accepté de me parler, de témoigner, de raconter, de livrer des histoires ou des anecdotes qui font aussi le sel d’un récit. Je n’ai pas décidé d’écrire sur Bouteflika après sa chute. Une très grande partie du matériel qui a nourri ce livre, je l’avais déjà avant sa chute. La révolution et la chute viennent couronner une carrière politique et une vie dont le liant aura été encore une fois cette quête inextinguible du pouvoir.

Chassé du pouvoir après vingt ans de règne, vous dites que «la vie du président déchu a été guidée par deux obsessions : Conquérir le pouvoir et le garder à tout prix». On pourrait dire la même chose de Boumediene à la tête du pouvoir durant Treize longues années. Pourquoi choisir d’écrire sur Bouteflika ?

Boumediene est mort prématurément en 1978. Je ne sais pas ce qu’il aurait pu faire s’il était resté encore quelques années au pouvoir. On ne peut pas refaire l’histoire. Parce que Bouteflika est resté 20 ans au pouvoir, parce que son histoire se confond avec l’histoire contemporaine de l’Algérie, parce que sa carrière politique s’étend sur six décennies, parce que son règne a enfanté une révolution, pour toutes ces raisons et pour d’autres encore il fallait un livre. Mais il faut, pas seulement un, mais des livres sur lui, sur Boumediene, sur Chadli, sur Zeroual et sur d’autres encore. Les journalistes, les chercheurs, les historiens pour ne citer que cela doivent documenter l’Histoire avant que les acteurs qui ont participé à l’écrire ne disparaissent.

Ce que l’on sait de Bouteflika :

Lorsque Abdelaziz Bouteflika rejoint en 1956, l’Armée de libération nationale (ALN), la guerre d’indépendance avait débuté depuis deux ans. Alors âgé de 19 ans, il rejoint l’armée des frontières du Maroc et débute son service en tant que contrôleur général de la wilaya V. En 1960, il est envoyé aux frontières méridionales du pays pour superviser le front du Mali, ce qui lui vaut le surnom de commandant «Abdelkader El Mali».

Élu député de Tlemcen en 1962, il est nommé ministre de la Jeunesse et du Tourisme du tout nouveau gouvernement d’Ahmed Ben Bella de 1962 à 1963. Abdelaziz Bouteflika alors âgé de 25 an. Il occupe ensuite les fonctions de ministre des Affaires étrangères entre 1963 et 1979, dans les trois gouvernements (Ahmed Ben Bella, Houari Boumediene et Chadli Bendjedid). C'est lui qui a négocié avec Paris les accords sur l'emploi et la libre circulation en France de ressortissants algériens et de leurs familles. Il contribue à la chute d’Ahmed Ben Bella en participant au coup d'État de 1965, et les quatre gouvernements Houari Boumediene.

Entre 1979 et 1980, il occupe le poste de ministre conseiller du président de la République. Accusé d’extorsion de fonds, il est contraint à l'exil de 1981 à 1987. Ce n'est qu'en 1998 qu'il est rappelé par l'armée et s'impose alors comme l'homme sur lequel misent les militaires pour succéder au président Liamine Zéroual, quand ce dernier démissionne brusquement en 1999. Brillant orateur, volontiers provocateur, fasciné par de Gaulle, dès son élection à la présidence de la République, le nouvel homme fort de l'Algérie, promet la réconciliation et lance la loi de la concorde civile visant à mettre fin à la guerre civile.

Réélu en 2004, 2009 et 2014, Abdelaziz Bouteflika, poussé dehors par les Algériens a quitté par la petite porte le pouvoir qu'il occupait depuis vingt ans. Durant son règne, l’Algérie est considérée comme un des pays les plus corrompus du monde. Ainsi, le pont entre le port et la ville d'Alger est surnommé «le pont des généraux» pour les pots-de-vin supposés par les importateurs versés à l'armée.

Né le 2 mars 1937 à Oujda au Maroc, il y passe une bonne partie de son enfance avant de rejoindre, en 1950, l’école de scoutisme «Hassania», fondée par Moulay El Hassan, celui qui deviendra quelques années plus tard Hassan II. Abdelaziz Bouteflika s’est toujours montré très discret sur son enfance. Jusqu’en 2012, lorsqu’il évoqua sa nostalgie du Maroc lors d’un déjeuner avec Saadeddine El Othmani, qui occupait le poste de chef de la diplomatie chérifienne. Saadeddine El Othmani s’était empressé de relayer ces propos à des journalistes, une fois rentré à Rabat.

«Bouteflika…Histoire secrète», fruit d'une longue enquête menée entre Alger, Oujda, Paris et Genève : Farid Alilat retrace chaque évènement connu ou moins connu du grand public, il nous promet plein de rebondissements, comme cette relation qui lie Bouteflika à Illich Sanchez dit Carlos, l’Homme qui purge une peine à perpétuité. L’auteur sera présent Jeudi 20 Février dans le 19Em arrondissement de Paris, au café «61» à partir de 19H pour une séance débat et vente-dédicace de son ouvrage «Bouteflika….Histoire secrète».

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