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Publié le : 01 Juin, 2020 - 22:00 Temps de Lecture 7 minute(s) 1555 Vue(s) Commentaire(s)

Féminicides et pédophilie : ces crimes qui ne font pas débat dans notre société !

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Crédit photo : Zoheïr Aberkane

La semaine dernière a vu s’abattre sur l’Algérie, un véritable ouragan transformant ce qu’il est désormais connu comme «l’affaire France 5», en un «incident diplomatique».

L’affaire en elle-même ne mériterait pas qu’on en parle autant. Mais l’avalanche de réactions qu’elle a enclenché sur les réseaux sociaux…et dans les médias de masse, ont mis brusquement en lumière l’hypocrisie de la société dans laquelle nous vivons, même si nous battons le pavé tous les vendredis et faisons des pancartes en faveur de la diversité, depuis plus d’une année.
Sinon comment expliquer qu’on s’indigne, plus vite que son ombre, à la vue d’une jeune fille qui parle à la télévision de sexualité d’un côté, et qu’on ferme les yeux quand une femme se fait tuer ou violer, de l’autre ? «Un hirak outré par les images d’une adolescente libre entrain de parler de sa sexualité et n’est pas outré de voir une petite fille violée, n’ est pas une révolution, c’est un asile psychiatrique complexé de l’image», dénonce ainsi la militante Hanane Semane sur son compte Facebook. Cette militante relève, en effet, l’«incroyable» imposture des algériens et l’incohérence entre les discours et les actions, notamment depuis l’avènement du 22 février 2019.

Tout le monde a entendu parler de cette jeune fille âgée de 17 ans, tuée par son père dans la wilaya de Tebessa à cause d’une relation présumée avec son voisin, ou de cette petite fille de 10 ans morte lors d’une séance d’exorcisme (Rokia) à Guelma ou encore de cette vingtaine de femmes tuées par leurs conjoints, depuis le début de l’année, dont 9 pendant le confinement. Cependant, l’horreur reste toujours minorée voire ignorée, encore plus aujourd’hui alors que nous sommes en plein confinement. Louiza Ait Hamou, militante féministe et membre du Réseau Wassila, estime dans une contribution parue sur le site de la fondation Friedrich Ebert Stiftung dans la région du moyen orient et de l’Afrique du nord ( FES- MENA), que «le confinement est un révélateur des relations familiales, de l’état de la société avec tous ses démons et particulièrement sa violence contre les femmes, un révélateur des effets des inégalités de sexe et de classe sociale». Pour le sociologue Ali Boucherka, «le confinement est, en effet, vécu comme une assignation a résidence. Il est nécessaire et défendable du point de vue sanitaire. Il n’empêche qu’il implique un ‘‘coup psychologique’’». *«Au milieu de cette tension globale, la femme qui probablement vivait déjà une situation de harcèlement, voire de violence conjugale, se confronte dans un huis clos quasi-total à son agresseur pendant des mois. Ainsi, les situations préparant l’usage de la violence de l’agresseur se sont multipliées, et la femme d’avantage exposée. Ce qui pourrait expliquer éventuellement cette flambée que nous observons», explique-t-il dans un entretien accordé à l’Avant -Garde Algérie.

Quand on en vient à banaliser le féminicide et la pédophilie

Nous avons observé avec stupéfaction la réaction de certains internautes qui justifient le meurtre de la jeune adolescente de Tébessa. Pis, certains se sont évertués à trouver des excuses aux pédophiles après le viol d’une petite fille âgée de 5 ans et dont la vidéo mettant en scène, ce crime ignoble, est devenu virale sur les réseaux sociaux. Ludmilla Akache, militante féministe, estime que «les violences faites aux femmes ont été, de tout temps, banalisées, ettoufées et réduites au silence, par toutes les composantes de la société; allant des familles mêmes des victimes qui normalisent ces violences, jusqu’aux institutions de l’État qui ne prennent pas des mesures sérieuses contre ce danger, en passant par les medias qui relatent les crimes envers les femmes comme des faits divers». «C’est tout celà qui nous a conduit à baigner dans une culture de banalisation et d’un machisme ambiant qui font que ces agressions et féminicides deviennent des comportements courants et même admis par la société. Et parce que dans toutes les société à forte tradition, on est plus habitués à voir des femmes battues et maltraitées que de les voir entrain de boir et fumer», regrette-t-elle.

«Dans mon entourage, quand on parle de sexualité, on commence par tous les attouchements et viols que nous avons subi durant l'enfance. C'était le voisin, le frère, le cousin, le père, moul el 7anout (l’épicier), un inconnu, un prof... La plupart d'entre nous, filles et garçons, avons subi au moins des regards insistants, des tentatives d'attouchements, des attouchements qui ont eu lieu et des viols...», écrit-on sur la page féministe Kahiniyate. Et de poursuivre : «La pédocriminalité est très répandue en Algérie. Maintenant les pédocriminels se sont constitués en communauté et en font l'apologie, s'encouragent et s'envoient des photos !» Malheureusement, souligne-ton «nous avons longtemps alerté contre les hommes qui posent devant les écoles, traquant les petites filles de 12 et 13 ans. Mais même dans ce cas, la société reporte la responsabilité sur la petite fille».

Des crimes punit par la loi…  et pourtant !

«La violence faites aux femmes et aux enfants sont des phénomènes mondiaux. Aucune société n’y échappe et ce, peu importe son système de gouvernance, sa ou ses cultures ou la religion qui domine en son sein», indique Ali Boucherka. «Ce sont des phénomènes qui se trouvent profondément ancrés dans l’imaginaire, les représentations et les mœurs en société même si la situation change et évolue progressivement grâce à la recherche, les productions artistiques, et tous les combats portés depuis des décennies par les femmes algériennes engagées. Cependant, cela reste insuffisant, car cette banalisation de la violence trouve un terrain d’expression vaste», poursuit-il. Selon notre interlocuteur, «la faillite des institutions qui ont le devoir de garantir la sécurité et la protection des citoyens, notamment par la lutte contre les atteintes aux personnes, renforce indirectement ces phénomènes . La législation en la matière est extrêmement timorée, anachronique, et parfois même inexistante.  Et puis de l’autre côté, la société a forte tradition conservatrice, où les enjeux de visibilité et du contrôle normatif sont exacerbés, l’individu comme la famille, préfèrent souvent fermer les yeux sur ces actes et mettre la poussière sous le tapis par crainte du regard collectif, et la déchéance statutaire, voire dans certains endroits ou milieux, une quasi mort-sociale. L’espace institutionnel et l’espace social sont traversés par la grammaire de la violence qui s’exprime souvent à l’égard des femmes et des enfants».

Cela étant dit, la société tient-elle un rôle dans la banalisation des violences contre les femmes et les enfants ? Oui, affirme encore notre sociologue. «On ne peut raisonnablement dédouaner les groupes sociaux de cette situation, quoique cette dernière fait suite à une irresponsabilité politique d’un régime oppresseur, soucieux a maintenir un statu quo et la pérennité des équilibres que lui-même a aidé a dessiner», soutient- il. Et de continuer : «Il n’empêche que, par l’ignorance, l’indifférence, le silence, la persistance des préjugés moraux, voire l’incapacité collective à s’insurger contre de tels crimes, ou les dénoncer du moins contribue grandement au maintien de cette violence sourde.»

La femme victime de la violence et du silence

La majorité des femmes battues par leur conjoint ne portent pas plainte . Faut-il les en blâmer pour autant ? Faut-il vraiment rappeler pourquoi ne le font-elles pas ? Les hommes qui frappent leur épouses sont dangereux. Ils harcèlent, terrorisent leur victimes, les menacent de les tuer si elles s’avisaient de le dire à qui que ce soit. Et on l’a bien vu dans la majorité des cas, les violences conjugales finissent dans le sang. «Les raisons pour lesquelles les femmes ne portent pas plainte sont nombreuses et complexes. Cela a à voir avec des considérations sociales, économiques, juridiques, morales et psychologiques», affirme Ali Boucherka. Notre interlocuteur estime en effet que «dans certains milieux, la femme elle-même a fini par intérioriser les clichés qui lui sont assignés de l’extérieur. L’instruction des femmes n’a pris son essor que tardivement après l’indépendance. Maintenue dans une ignorance des enjeux de pouvoir et de domination, elle ignore souvent ses droits juridiques. Quand elle en prend conscience, elle ne sollicite pas la justice car cela implique pour elle des conséquences économiques notamment pour celle ayant des enfants ou en chômage. Il viendrait, ensuite, l’anticipation de la pression de sa famille et l’entourage, très souvent davantage soucieux de l’image symbolique que du bien être de leur fille/sœur».

Tout en soulignant que «la banalisation se nourrit de l’impunité», le sociologue estime qu’il est «important d’encourager les femmes à se défendre». «Mais là encore, faut-il que la législation se renforce elle-même, que l’État s’engage massivement sur ces questions, en offrant notamment aux femmes et aux enfants victimes de violence, un véritable programme de prise en charge, de suivi et d’accompagnement socio-économique», préconise-t-il.

«Notre révolution politique doivent être accompagnée d’une révolution de la pensée»

Sous la froideur de ces chiffres, l’absence d’empathie, la banalisation des crimes, l’on constate que finalement rien a changé ou pas grand-chose malgré une année de révolution, de luttes, de répression, de harcèlement, de prise de parole… Pour l’experte en sociologie , Meriem Belkacemi, «nos révolutions politiques ne réussiront pas si elles ne sont pas accompagnées de révolutions de la pensée, des révolutions sociales, sexuelles et culturelles». «Le Hirak est la résultante inévitable des centaines voire de milliers de protestations sociales qui se sont déroulées ces vingt dernières années, à l’instar du mouvements des étudiant.es, des luttes des femmes et des travailleur.ses (enseignants, médecins, commerçants….etc), et dans une certaine mesure le Hirak a réussi à fédérer ces diverses forces de la société notamment à ces débuts pour contrer le cinquième mandat», estime Ludmilla Akache, avant de regretter que «celui-ci se soit retrouvé dans une crise de perspective à cause de l’absence d’un projet politique et d’organisation». «Si le Hirak ne s’organise pas autour de revendications sociales et économiques de sorte à créer des coordinations nationales des Femmes, des enseignants, des médecins, des chômeurs ainsi de suite, on assistera sûrement à l’émergence des courants réactionnaires», craint-elle.

Dans un commentaire facebook vif et tranchant, la militante Sonia Siam, psychologue également et l’une des protagonistes du film-documentaire, Algérie Mon Amour, diffusé sur France 5 et qui a suscité une polémique en Algérie, résume parfaitement la situation. «Je sais très bien que chaque individu ne représente que lui même, mais il est peut-être temps de se poser quelques questions : où va le Hirak dans sa forme actuelle ? Pourquoi, les "démocrates" tolèrent que les islamistes soient l'image du Hirak et sont les premiers à lyncher des progressistes dès qu'ils sont sur le devant de la scène ? Pourquoi, sommes- nous incapables d'assumer pleinement nos positions idéologiques, sans se mettre à genou devant les islamistes et tout en continuant à lutter ensemble pour la chute d'un régime corrompu en place depuis 1962? À quoi ça sert de s'allier aux islamistes, si c'est pour qu'on se taise au premier grognement de leur part?», s’interroge-t-elle.

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