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Accueil À la Lutte Fresque murale vandalisée à Alger : quand l’art devient ennemi !
Publié le : 20 Mai, 2020 - 14:40 Temps de Lecture 4 minute(s) 2113 Vue(s) Commentaire(s)

Fresque murale vandalisée à Alger : quand l’art devient ennemi !

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Une imposante fresque peinte sur un mur du Boulevard Mustapha Ben Boulaïd, à Alger, a été vandalisée. Une photo montrant l’ampleur des dégâts est devenue virale sur les réseaux sociaux, suscitant colère et indignation

Dahmen Hamidi, Bold Jpg, El Seed Sayoud Slimane, LMNT, Serdas, L’Homme Jaune, Sneak. Ces noms ne vous disent probablement rien du tout. Pourtant, on parle d’eux sans arrêt depuis plusieurs jours… ou plutôt de leurs œuvres. Ces inconnus «les plus connus» dans le milieu du Street’Art viennent de voir une de leur plus belles fresques murales, réalisée en 2014 sur un des murs de la Casbah d’Alger, vandalisée.

Dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, un individu perchée sur une poubelle, pinceau à la main, est filmé par ses acolytes entrain de recouvrir avec de la peinture blanche, une gigantesque fresque représentant le visage fripée d’une vieille femme, encapuchonnée, faisant le geste de jeter un gobelet rempli de mégots de cigarettes en l’air. Une photo montrant l’ampleur des dégâts est devenue virale, suscitant la colère et l’indignation des internautes qui n’ont pas manqué de dire leur ras-le-bol. «Ce qui se passe dans ce pays est extrêmement grave. La culture, après avoir été diabolisée par l'école arabo-islamique, est interdite dans les rues», s’indigne un internaute.

«C'est avec une profonde tristesse que je suis tombée sur cette vidéo...», confie l’artiste Sara El Hamed pour qui cette fresque «était un des témoins de tout le travail accompli par les membres de DJART14, et que beaucoup d'entre nous s'efforcent de faire avec tant de passion jusqu'à aujourd'hui : la culture des âmes par l’art». Au milieu de ce florilège de réactions, on y trouve celle de la chanteuse Amel Zen qui refuse, pour sa part, de partager la vidéo de la «scène du crime», pour «ne pas promouvoir cet acte abominable», écrit-elle sur son compte Facebook. Elle refuse toutefois de passer outre «une telle connerie humaine». *«Cette personne saccage une œuvre artistique et aussi un bien public, pour des considérations qu'elle dit religieuses! Une pratique courante chez les extrémistes obscurantistes qui instrumentalisent la religion à tout bout de champ pour faire tout et n'importe quoi», s’indigne-t-elle.

Le «vandale» est un récidiviste

«L’individu n’est pas à son premier coup d’essai», nous confie Kamel Arzani, photographe. «Il y a un an, il a vandalisé une autre fresque à l’occasion de l’événement L’art est public», affirme notre interlocuteur en ajoutant que «le vandale opère à chaque fois , de la même façon, à savoir en postant une vidéo où il annonce quelques jours plutôt qu’il va passer à l’acte».
Art en public est en fait une initiative lancée en 2017, dans un quartier populaire de la ville de Béjaïa, avant qu’elle devienne virale et s’étende aux villes de Skikda, Laghouat, Jijel, Blida et Alger. Dans cette dernière, trois placettes ont été aménagées pour l’occasion, avec l’assistance des habitants du quartier Casbah-Soustara. Mais encore une fois, les fresques réalisée par l’artiste-peintre Abderrazak Hefiane et les étudiants de l’école des beaux-arts, auxquels ont été également associés les jeunes habitants du quartier, n’ont malheureusement pas été du goût de tout le monde. Même modus operandi également. Une vidéo est postée sur les réseaux sociaux, montrant l’individu en question avec plusieurs autres jeunes entrain de recouvrir le mur avec de la peinture blanche, tout en expliquant que les fresques sont «représentatives de la pensée maçonnique», et donc qu’il faut combattre.

Certains voient de l’art, d’autres y voient une menace

Si pour beaucoup, le Street’Art (l’art en public) est une nouvelle forme de liberté d’expression mêlant art et culture, et où les gens sont plus attentifs à leur environnement, d’autres en revanche, y voient une «intrusion» dans un monde qui, pour eux, doit rester uniforme aussi bien dans les mœurs que dans les idées. Mais très souvent, c’est la peur et l’ignorance qui sont le leitmotiv de «l’intolérance et même la discrimination», lesquels  sont tous les deux «associés à un phénomène qui mérite une étude sociale ethniques très profonde et urgente, sans laquelle il pourrait en résulter une dégradation certaine de notre sociét», affirme Meriem Belkacemi, militante associative et experte en sociologie, pour l’Avant- Garde Algérie. Notre interlocutrice ajoute que «le rejet des personnes que nous percevons comme différentes, des individus qui ne partagent pas nos mêmes convictions augmentent de plus en plus». Et de poursuivre : «la recrudescence d’actes de vandalisme est lié aussi à l’existante d’une catégorie de citoyens qui, sous prétexte de la religion dominante et d'un mode de pensée totalitaire, pensent détenir un droit de regard sur tout les attributs de la société et se décrètent gardiens de la morale et des valeurs, quand-bien même leur agissements et leurs postures les positionnent à la marge de cette même société qui dispose pourtant d'un formidable leg et patrimoine de valeurs de tolérance et de vivre ensemble.»

Au-delà du fait que ces actes «témoignent d'une lecture galvaudée de la religion à travers un prisme très étroit que celui du renfermement et du rejet de l'autre», comme l’indique Meriem Belkacemi, force est de constater, selon elle que «le fait qu’une grande partie de la population s’abstient de condamner les actes austères qu'on ne peut qualifier de cas isolés, participe dangereusement à la montée des actes austères envers tout ce qui représente l’art, la culture et même les symboles d’autres religions que l’islam». Et l’État n’est pas en reste puisque ce dernier «est dans l'obligation de protéger les diverses minorités et groupes vulnérables de tout traitement inéquitable»*, soutient-elle.

Dans ce sillage, le comédien et metteur en scène Ahmed Rezzak a réagi à l’acte de vandalisation. Dans un statut facebook, il a appelé «les autorités et responsables la municipalité représentés par la commune d’Alger à réagir au plus vite et mettre fin aux actes de ces individus ...». «Des poursuites doivent être engagées», exige-t-il. Et de conclure : «même l’ignorance a des limites.»

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