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Accueil À la Lutte Hasard et appel de l’histoire, par Dr Saïd Sadi
Publié le : 24 Décembre, 2019 - 10:35 Temps de Lecture 5 minute(s) 680 Vue(s) Commentaire(s)

Hasard et appel de l’histoire, par Dr Saïd Sadi

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Décidément, les astres sont au rendez-vous du destin algérien. Après le 5 juillet et le premier novembre, voici que le jour anniversaire de l’assassinat d’Abane Ramdane tombe aussi un vendredi. Le 27 décembre 1957, l’homme qui sut structurer les idées, trouver les chemins et valoriser les approches ayant fédéré les Algériens autour du mot d’ordre de l’indépendance était assassiné au Maroc par ses pairs. Ce n’est pas le lieu de revenir sur les tenants et les aboutissants de ce drame qui n’en finit pas de hanter le débat national.

Contentons-nous de relever deux données fondamentales trop souvent minorées sinon carrément ignorées. L’intrusion de forces extérieures dans la révolution algérienne a largement contribué à transformer en drame national des tensions internes au FLN qui auraient pu connaître des dénouements moins tragiques ; de l’avis même de dirigeants de premier plan, sans la plate-forme de la Soummam, élaborée en aout 1956, l’insurrection du premier novembre 1954 était exposée à des dérives politiques potentiellement désastreuses pour la guerre de libération.

L’œuvre titanesque d’Abane a marqué l’Histoire de l’Algérie contemporaine. C’est avec lui que le combat libérateur, engagé dans la précipitation sur fond de divisions des rangs nationalistes, a connu les mutations politiques et organisationnelles qui ont assuré sa viabilité sur le terrain et sa crédibilité internationale. Le congrès organisé par les délégués des combattants de l’intérieur a produit une plate-forme qui n’a pas pris une ride. Sans être une panacée à l’ensemble des problèmes que connaît le pays aujourd’hui, on peut retenir que, sur l’essentiel, les thématiques appréhendées en août 1956 restent d’une brûlante acuité. On peut citer la lancinante question de la primauté du politique sur le militaire, le problème encore pendant de l’autonomie géopolitique de la nation, le découpage territorial inspiré de la sociologie nationale, la délicate relation du culte avec le champ politique, la culture du compromis qui a réussi à rassembler et mobiliser autour du même objectif des militants aussi différents que les communistes et les Oulémas... Autant de chantiers qui attendent l’Algérien 62 ans après la disparition de celui que la mémoire populaire a élu architecte de la révolution malgré la néantisation obsessionnelle dont il a fait l’objet de la part des officiels.

Depuis 1957, l’occultation de tous ces dossiers a maintenu la collectivité algérienne dans une unité de façade longtemps colmatée tout à la fois par la solidarité réactionnelle induite par la violence coloniale, le capital symbolique de la guerre et un baril de pétrole dont beaucoup se demandent aujourd’hui s’il n’a pas été le poison de notre émancipation politique.

La culpabilité de ce qu’il faut bien appeler le crime originel de l’Algérie combattante ainsi que la violence et l’opacité du régime ont évacué, quand elles ne les ont pas grossièrement dénaturées voire diabolisées, les propositions soummamiennes. On connaît la conséquence de cet aveuglement. Il est toujours vain de vouloir obtenir des résultats probants quand on commence par évacuer ou fausser les bases des problèmes à résoudre.

Il a fallu attendre la révolution du 22 février pour que le peuple, allant à contre-courant d’élites aliénées ou clientélisées par le pouvoir, se réapproprie le message de la Soummam à travers des slogans qui ne souffrent d’aucune ambiguïté quant à la nature des contraintes qui bloquent la perspective démocratique en Algérie et les solutions que celle-ci appelle. Les mots d’ordre les plus fréquents, les plus pérennes et les plus répandus dans la rue sont des concentrés de la plate-forme d’aout 1956 : pour un Etat civil et non militaire, la République n’est pas une caserne, pour une Algérie démocratique et sociale… rythment les marches rassemblant des millions de citoyens depuis plus de dix mois.

Rendre hommage à l’homme qui a porté l’ambition de placer la nation dans la matrice démocratique derrière laquelle nous courrons toujours, la nourrir des forces vives de ses enfants libérés des tutelles extérieures pour l’installer dans un environnement nord-africain inscrit dans la modernité est à la fois un devoir et un investissement. C’est un devoir car une nation se grandit toujours quand elle assume et honore les séquences les plus fécondes de son histoire ; c’est un investissement puisque ce sont ces propositions enfin réhabilitées par le peuple souverain qui ont permis à l’insurrection citoyenne en cours de résister à toutes les répressions et divisions ayant visé, pour l’instant en vain, de l’atomiser. Ce retour populaire sur les vérités de la Soummam a engendré un phénomène fondamental pour l’avenir du pays : nous assistons à la manifestation et la coagulation de solidarités diffuses qui commencent enfin à ressembler à ce que l’on peut appeler une conscience nationale. C’est probablement là l’un des acquis les plus importants de la révolution du 22 février.

Grace soit rendue au citoyen qui a eu la salutaire présence d’esprit de signaler, lors de la conférence animée ce 14 décembre à la Bourse du travail de Paris, la coïncidence du calendrier qui fait que le 27 décembre arrive un vendredi. Dans la foulée, il a appelé, à la faveur de cette date, à connecter symboliquement le projet de la Soummam à sa résonance actuelle par une reconnaissance solennelle de son premier et principal inspirateur. Les internautes ont instantanément repris la proposition sur la toile. Il reste à traduire massivement ce devoir mémoriel dans la rue vendredi prochain.

Outre la puissance de sa charge politique, cette action est aussi une bonne manière de désamorcer et de dépasser les gesticulations manœuvrières qui veulent se saisir de la disparition du chef d’état-major pour redoper une militarisation qui a stérilisé la société, poussé à l’exode une bonne partie de nos ressources humaines et fait de l’Algérie un terrain vague ouvert aux confrontations d’intérêts étrangers dont les conséquences sont présentement l’un des plus grands périls qui pèsent sur les générations futures. Ce n’est pas rendre service à l’armée que d’insister sur le bilan des derniers mois de la vie de son chef d’état-major. Au nom de l’institution militaire, des jeunes ont injustement croupi en prison, d’autres sont mutilés à vie et la justice a atteint des abysses encore plus sombres que ceux, déjà sinistres, dans lesquels elle a végété depuis 1962. Plus grave et accompagnant cette répression insensée, des tentatives de division du peuple ont été ouvertement et régulièrement lancées. On peut, cependant, concéder au vieux militaire le fait qu’il a hérité d’une situation dont il n’est pas le seul responsable. Mais en s’opposant à la révolution citoyenne, il n’a pas su être au diapason de l’Histoire. En Algérie plus qu’ailleurs, militarisation ne peut rimer avec démocratisation.

L’Algérien a miraculeusement renoué avec le projet d’Abane. Il lui reste à concrétiser l’autre leçon majeure de la Soummam : c’est l’adaptation de ses luttes et l’organisation de ses énergies et de ses intelligences qui ont permis au peuple de faire passer son combat du stade de révolte à celui de révolution.

La Soummam a ouvert une voie dont l’interruption a tant coûté au pays. Il serait criminel de continuer à l’entraver.

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