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Accueil À la Lutte Hassan Guenfici : comment l’instrumentalisation de l’Histoire, hypothèque l’avenir de l’Algérie
Publié le : 29 Octobre, 2019 - 09:10 Temps de Lecture 5 minute(s) 630 Vue(s) Commentaire(s)

Hassan Guenfici : comment l’instrumentalisation de l’Histoire, hypothèque l’avenir de l’Algérie

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Par Hassan Guenfici, diplômé de l'institut d’étude politique d'Aix en Provence en sciences politiques et économiques (Marseille -France)

L’histoire de l’Algérie est millénaire. Elle est profondément ancrée dans un contexte méditerranéen, mais également tout à fait singulière en raison de sa transformation par une violence inouïe en colonie de peuplement après le débarquement français de 1830. Cette colonisation destructrice et meurtrière durera plus d’un siècle et aboutira sur une guerre de libération nationale au retentissement mondiale. Cette lutte pour la liberté déclenché le 1er novembre 1954 par des hommes ayant décidé de rompre avec un mouvement nationaliste historique ; qui lui était plus enclin à l’attentisme et à la négociation ; va devenir après l’indépendance du pays en 1962 un motif légitime de fierté, mais aussi malheureusement d’instrumentalisation.

Presque immédiatement après la fin de la guerre, la lutte des clans pour le pouvoir va se transformer en réécriture de l’histoire. Réécriture du conflit contre la France, mais aussi de l’Histoire de l’Algérie en général. Ahmed Ben Bella puis Houari Boumediene auront en commun de vouloir gommer l’histoire profonde du pays, en effaçant les racines, l’Histoire et la culture amazigh de l’ensemble du peuple algérien. Pour des raisons politiques, ils essaieront également d’effacer de la mémoire commune où de diaboliser en les accusant de traîtrises, des héros de la lutte anticoloniale, tels que Krim Belkacem, négociateur en chef des accords d’Évian, Mohamed Boudiaf à qui l’on doit le sigle FLN, où encore Hocine Ait Ahmed, figure majeure de la lutte pour l’indépendance.

Pour parvenir à leurs fins ils utiliseront le journal El Moudjahid comme organe de propagande, ce média officiel, qui sera la voix sans conscience des maîtres du moment, et qui s’acquittera toujours de sa sale besogne pour relayer les pires falsifications historiques.

Plus que toute autre partie de notre histoire, la lutte pour l’indépendance devenue référence ultime en matière de patriotisme va être instrumentalisée sans fin par tous les pouvoirs successifs. Sur les vingt dernières années on a ainsi fait de Abdelaziz Bouteflika un grand moudjahid, qui aurait porté la guerre jusqu’aux confins du Mali, d’où lui serait ainsi venu le surnom de Abdelkader El Mali. Or, s’il est exact qu’Abdelaziz Bouteflika a rejoint les rangs de l’armée des frontières à Oujda au Maroc en 1957, il n’a jamais accompli de fait d’armes spectaculaires, en tout cas pas plus que son mentor de l’époque Houari Boumediene, et ce, à l’inverse des milliers d’anonymes, femmes et hommes qui se battaient avec peu de moyens, mais avec un immense courage à l’intérieur du territoire national.

Lorsque l’ENTV, la chaîne de désinformation nationale essaya de réhabiliter Chakib Khelil, en suivant sa tournée des Zaouïas après l’affaire Sonatrach, on pouvait entendre ses hôtes l’accueillir avec déférences, en utilisant de grandiloquents «El Moudjahid Chakib Khelil » comme si ce titre de Moudjahid était cathartique, comme si son simple énoncé devait laver le convive de tous soupçons, en lui conférant une auréole de sainteté. Alors que comme pour Bouteflika, on ne connaît de Chakib Khelil aucun fait d’armes majeur, aucun rôle important durant la guerre de libération nationale, si ce n’est d’avoir obtenu une bourse du GPRA en 1960, pour partir étudier aux États-Unis.

Avec le 22 février, l’Histoire est encore revenue alimenter les discours, les propos et les postures de tous ceux qui ne veulent pas voir l’Algérie aller vers une seconde république véritablement libre et démocratique. D’abord par l’irruption du discours badissiste-novembriste, liant deux choses totalement antinomiques, la figure de Abdelhamid Ben Badis, religieux assimilationniste qui souhaitait que tous les Algériens puissent accéder à la citoyenneté française, à la déclaration du 1er novembre qui faisait de l’Islam l’une des références de l’Algérie indépendante à bâtir. Occultant sciemment le second principe de cette déclaration qui énonce que l’Algérie indépendante devra garantir le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions. Les mêmes personnes réfractaires en fait au Hirak, tout en le soutenant pour la forme, ont trouvé judicieux de falsifier l’histoire de la libération du pays en accusant les habitants d’une région du pays, la Kabylie, d’être une cinquième colonne œuvrant contre les intérêts de la nation et d’être en réalité alliée depuis toujours à l’ancienne puissance coloniale. Alors que tout dans l’histoire de cette région, tous les faits historiques, tous les chiffres portant sur le nombre de morts lors de la guerre, où le nombre d’opérations contre l’armée française, prouvent évidemment le contraire.

Les discours du chef d’État-major, véritable homme fort du régime depuis la chute d’Abdelaziz Bouteflika, sont une fois de plus l’occasion d’instrumentaliser l’histoire de la guerre de libération nationale. Le but étant de justifier l’autoritarisme, les attaques contre les libertés individuelles, les arrestations arbitraires de militants ou d’opposants politiques, afin d’aller à marche forcée vers une élection présidentielle que le peuple dans la rue chaque vendredi rejette, tant il est évident qu’il s’agit avant tout pour le régime de faire élire la nouvelle marionnette qui lui permettra de se maintenir. Ainsi chacun des discours d’Ahmed Gaïd Salah est constamment alimenté de référence au 1er novembre 1954, et aux sacrifices des Moudjahidines et des Chouhadas (Martyrs). Alors que dans la réalité un illustre Moudjahid aux fait d’armes avérés, Lakhdar Bouragaâ a été jeté en prison pour sa prise de position contre le régime militaire, et que de la même manière on laisse d’autres icônes de la guerre de libération nationale à l’image de Djamila Bouhired se faire insulter par une inculte patenté comme Naima Salhi. Ahmed Gaïd Salah véritable décideur du pays passe son temps à faire parler les héros morts pour le pays, alors que dans la réalité il les maltraite où laisse maltraiter ceux qui sont encore en vie.

Cette évidente contradiction démontre bien que l’Histoire loin d’être une inspiration pour le régime, lui sert uniquement à justifier l’injustifiable en se drapant des vêtements du nationalisme, pour pouvoir continuer à asservir le peuple en instrumentalisant sans cesse l’histoire.

Cette façon de faire devient cependant de plus en plus dangereuse, d’abord car elle sème les graines de la haine intercommunautaire, laisser traiter les millions d’algériens originaires de Kabylie de zouaves à la télévision nationale est une faute qui relève de la trahison, ensuite car se référer constamment à une histoire déifiée, c’est ne pas saisir les défis de l’avenir qui relève davantage des générations montantes que de celles qui les ont précédés. Les hommes et les femmes de novembre appartenaient à leur époque et le monde d’aujourd’hui, celui dans lequel évolue l’Algérie en 2019 n’est pas le monde qu’eux ont connu. Cette référence constante, en plus d’être de nature malhonnête, est dangereuse, car elle a aussi pour objectif sous-jacent, de délégitimer toutes les tentatives de la jeune génération, de tracer sa propre voie, en adoptant pour l’Algérie sa propre vision.
Il est urgent que cette instrumentalisation politique, de l’Histoire de l’Algérie cesse, sinon le danger est grand, que nous sortions de l’Histoire, à cause d’un régime, qui s’y sera trop accroché.

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