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Publié le : 29 Juin, 2020 - 19:55 Temps de Lecture 7 minute(s) 448 Vue(s) Commentaire(s)

Il y a 28 ans, Mohamed Boudiaf est assassiné

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Crédit photo : DR

Le 29 juin 1992, en plein meeting qu’il tenait à Annaba, Mohamed Boudiaf, alors président du Haut Comité de l’État (HCE) est assassiné et avec lui l’espoir de 40 millions d’algériens.

La nouvelle se répand très vite. L’Algérie toute entière est accablée. On vient d’assassiner le chef de l’État Mohamed Boudiaf. Les images «en direct» de cet assassinat, sont restées gravés dans les esprits de millions d’algériens qui étaient devant leur poste de télévision. Ce jour là, 29 juin 1992, Mohamed Boudiaf animait un meeting à la maison de la culture de Annaba. C’était sa deuxième sortie officielle depuis son retour au pays, après 28 longues années d’exil.

Devant une assemblée disparate qui lui était acquise, Mohamed Boudiaf prononçait un discours qui plaidait pour une nouvelle Algérie, une Algérie plurielle, démocratique et surtout laïque. «Les autres pays nous ont devancé avec la science, l’islam ….». Ces mots furent les derniers qu’il prononça, avant d’être criblé de balles par un homme qui se tenait derrière le rideau de la tribune. «Le sous-lieutenant Lambarek Boumaarafi est identifié comme étant l’assassin et seul responsable dans ce crime». Il sera jugé et condamné à mort, le 3 juin 1995. Pour autant, beaucoup de zones d’ombres continuent à entourer les circonstances de la mort du président du haut comité de l’État (HCE). Sa famille par la voix de son fils Nacer Boudia, avait d’ailleurs, rejetait la version officielle des faits à savoir «un acte isolé», et va jusqu’à accuser, ouvertement, le pouvoir d’en être le commanditaire. L’ancien ministre de La Défense Khaled Nezzar et l’ancien chef des services de renseignements, le général Mohamed Mediane dit Toufik, sont nommément cités.

Sur les réseaux sociaux : hommages, témoignages et de recueillement

Dans la matinée de ce 29 juin 2020, une cérémonie de recueillement a eu lieu dans sa ville natale M’Sila. Plusieurs dizaines de citoyens se sont rassemblés devant la stèle commémorative sur laquelle trônait une statue du défunt. Sur les réseaux sociaux, personnalités et anonymes étaient nombreux à lui rendre hommage. «Mohamed Boudiaf était le nationaliste le plus pressé pour déclencher la révolution. D'ailleurs, voici la déclaration faite par Si Tayeb El-Watani à quelques jours du déclenchement du 1er Novembre 1954, prononcé à Blida lors d'un meeting du MTLD. ‘’La révolution se fera avec ou sans vous. C'est inéluctable. La machine est en marche, rien ne pourra l'arrêter. La révolution se fera même avec les singes de la Chiffa.’’ Et c'est pour cette raison qu'on l'appelle le père de la révolution», écrit un internaute. «Il a été sollicité pour diriger l’Algérie attaquée par la crise financière, la crise politique et le terrorisme. Il a accepté de se mettre de nouveau au service de son pays. Le 29 juin 1992, Mohamed Boudiaf a été assassiné. Mohamed Boudiaf dit Tayeb El Watani, a tenté de remettre le pays sur les rails, mais il a été tué et l’opportunité de lancer sa politique de réconciliation ne lui a pas été accordée», regrette un autre. Et de poursuivre : «son projet de ‘’rassemblement national’’ a séduit la majorité des algériens qui voyaient en lui le ‘’messie’’ tant attendu. Les Algériennes et Algériens gardent de lui, le souvenir d’un homme courageux, patriote et dévoué pour son pays. La mort de Mohamed Boudiaf a été suivie par la déferlante terroriste. Mohamed Boudiaf qui a milité pour l’indépendance de l’Algérie a accepté la dure mission de sauvegarde du pays au moment où les caisses de l’État étaient vides, que l’Algérie était boycottée et que le terrorisme attaquait. Le jour de son assassinat a été très triste pour les Algériennes et Algériens.» Mais quel plus bel hommage à celui qui avait «la réputation de fougueux, tranchant, de ‘’ tête brûlée’’ qui n’hésitait pas à faire du poing», que ce témoignage de ce que furent les dernières heures de Tayeb El Watani.

Dans un post diffusé ce lundi 29 juin 2020, sur sa page Facebook, Hosni Kitouni, auteur et chercheur en histoire, en parle comme si c’était hier. «Comment j’ai vécu en direct la mort de Boudiaf ? Faisant partie de la délégation qui devait accompagner Boudiaf à Annaba, j’ai pris le second avion présidentiel, il y avait là quelques ministres et mon ami Tayeb, lui aussi du Cabinet. Après une heure de vol, un des responsables du protocole m’avait littéralement balancé une enveloppe, dans laquelle il y avait un petit imprimé contenant le programme de la visite, le numéro de la voiture officielle et celui de ma chambre à l’Hôtel Seybouse. Je me rappelle que lorsque l’un des officiers reçut son enveloppe, il fit une drôle de mimique et ne la toucha même pas. J’ai vu là un désintérêt que je ne pouvais m’expliquer. Le même sentiment que j’ai senti à Oran (Ain Temouchent- Arzew), une drôle d’ambiance où se mêlaient désinvolture et amateurisme surprenant des services du protocole», confie-t-il. Et de poursuivre : «ces voyages à l’intérieur du pays ont été vivement conseillés à Boudiaf par les gens du HCE. ‘’Allez à la rencontre du peuple, monsieur le Président, parlez-lui, il vous écoutera’’. Ce deuxième voyage a été préparé à la va-vite. Je sais qu’un élément du Cabinet, sans aucune expérience en matière de sécurité, a été sollicité pour l’organisation du meeting. Boudiaf est arrivé à l’aéroport de Annaba après nous, vers 10 h sans doute. Nous avons fait la haie d’honneur pour l’accueillir et le cortège s’est dirigé ensuite vers la maison de la culture. C’est dans une pagaille insupportable que le Président fit sa visite à l’exposition. Avec Tayeb et Krim, son chef de cabinet, nous le suivions de loin, bousculés par la foule nombreuse qui voulait voir son président en chair et en os. Je ne restais pas longtemps avec eux, car je voulais rencontrer les gens de la TV chargés de la retransmission de l’évènement. Tout le monde était affairé dans le car de la régie. Nous avons papoté un peu, sur la visite, sur le travail à faire et après un moment, je suis allé rejoindre la salle de conférence. En passant par l’arrière-scène, j’ai aperçu Boumaarafi (son nom je l’appris par la suite) se tenant contre le mur du fond, calme, froid, silencieux, loin des autres qui en petits groupes s’affairaient à ne rien faire. Comme toutes les places du premier rang étaient prises, le chef du protocole s’en excusa et me plaça au deuxième rang à côté d’une journaliste de la Radio chaîne 3 et d’un ancien moudjahid. C’est à ce dernier que je dois la vie sauve.»*

Mohamed Boudiaf n’était pas « une bête politique » mais plutôt « un organisateur.

«Quand le Président est entré dans la salle, ce fut un moment d’une rare intensité. Les présents debout, le saluant d’une salve d’applaudissements et des youyous fiévreux des femmes. La salle était pleine à craquer. Boudiaf entama son discours et on le sentait tendu, mais serein, sans doute le contact de la foule. C’est la seconde fois qu’il le faisait après son retour d’exil. Comment ne pas l’être, pour ce militant chevronné qui passa le plus clair de sa jeunesse à parcourir le pays, à passer de réunion en réunion, pour tenter de mobiliser les hésitants, convaincre les douteux, confondre les ennemis infiltrés dans les rangs du parti. Sa réputation de fougueux, tranchant, de ‘’tête brûlée’’ qui n’hésitait pas à faire du poing, l’a toujours précédé. Ce n’était pas à proprement parler une ‘’bête politique’’, plutôt un organisateur. Il agissait d’instinct, arc-bouté sur ses convictions. Je me disais de lui, qu’ayant eu chance de côtoyer les Ben M’hidi, Belouizdad ou encore Benboulaid, il était ’’anobli’’ par ces fréquentions, et en était sorti comme statufié dans l’histoire. Les gens aussi le regardaient sans doute ainsi, et comme il parlait avec une sorte d’intensité retenue et une apparente émotion, cela provoquait chez son auditoire un sentiment d’une étrange proximité. On avait l’impression qu’il s’adressait à chacun de nous, pour dire exactement ce qu’on voulait entendre presque mot à mot. Boudiaf parlait de nous et nos espérances avec les mots de tous les jours. Forcément cela prend, cela accroche», témoigne-t-il. Et de d’ajouter : «après un quart d’heure à l’entendre, soudain une détonation retentit dans la salle, Boudiaf n’arrête pas de parler, mais il tourne la tête du côté d’où la détonation était venue. Rien dans son visage n’indique la surprise ou l’émotion. Ensuite, le rideau s’ouvre et je vois une flamme jaillir de derrière Boudiaf accompagnée du bruit de la rafale se déversant sur son corps livré à la protection des siens.»*

Survivre à Boudiaf est un «enfer»

«Comme si la bête immonde qui le frappait ce jour-là savait pouvoir agir en toute impunité. Boudiaf qui a su échapper aux balles assassines de ses ennemis, ne pouvait sans doute pas imaginer, lui si confiant dans la ‘’parole de ses frères’’, combien la trahison emprunte souvent le visage et les traits les moins soupçonnables», se désole l’historien, avant de poursuivre son récit : «j’entendis alors le vieux moudjahid, assis à côté de moi crier : ‘’couchez-vous !’’. C’est ce que je fait pour ramper sur une vingtaine de mètres et sortir de la salle où régnait un désordre indescriptible accompagné de coups de feu qu’on tirait de tous côtés. Quand j’ai pu reprendre mes esprits, je m’aperçus que mon costume était tout en sang. Du sang qui ne venait pas de moi, mais certainement d’un blessé ou d’un mort par-dessus lequel je suis passé. À quoi j’ai pensé à ce moment-là ? Au moment où je tentais de fuir la salle ? J’ai pensé à mon père tué par l’armée française dans une embuscade près de Constantine en octobre 1957. Je me suis dit, ‘’Hosni sauve toi, ne laisse pas tes enfants orphelins comme tu l’as été’’. Oui, je l’avoue, j’ai pensé à survivre. Après coup, je me rends compte que je me suis trompé sur un point essentiel, je ne soupçonnais pas combien survivre à Boudiaf était un enfer et que cela n’avait rien à voir avec la survie à la guerre. Car si l’une nous a libérés de la colonisation, l’autre nous a privés de notre dignité d’hommes. Gloire éternelle à nos martyrs.»

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