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Publié le : 06 Août, 2020 - 13:30 Temps de Lecture 8 minute(s) 2496 Vue(s) Commentaire(s)

Karim Tedjani, écologiste : les feux de forêts ne peuvent être d'origine naturelle que dans une mesure où leur fréquence reste occasionnelle

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Pour l’écologiste et fondateur du site «Nouara Algerie», Karim Tedjani : «Nos forêts sont potentiellement plus résilientes aux crises que notre économie ainsi que certaines de nos structures sociales  actuelles, toutes aussi affaiblies par les effets incendiaires  d'une gouvernance particulièrement hasardeuse et inefficiente à produire de la qualité de vie saine et durable. ».

Depuis quelques semaines, des feux de forêts se sont déclarés à travers plusieurs wilayas du pays dévastant végétations et habitations sur leur passage. Ces feux ont des conséquences sur l’environnement mais pas seulement. Karim Tedjani, écologiste nous explique tout cela dans un entretien accordé à l’Avant-Garde Algérie.

L’Avant-Garde Algérie  : Quel est l’impact à court et à longs termes, sur l’environnement des régions concernés ?

Karim Tedjani : Avant de focaliser sur les impacts négatifs de ces incendies de forêts, il est indispensable de se rappeler qu'ils font à la base partie d'un cycle plus ou moins naturel qui, dans une certaine mesure soutenable, participe même à maintenir un certain équilibre au sein des espaces forestiers. Cela est particulièrement vrai concernant les forêts méditerranéennes d’Afrique du nord.  En effet, le passage occasionnel mais cyclique des incendies permet de conserver des milieux ouverts, maquis ou garrigues,véritables conservatoires de la biodiversité méditerranéenne . Ils constituent de même une perturbation indispensable à sa régénération. À vrai dire, l’absence totale de feu réduirait considérablement la présence de certaines espèces pionnières et pyrophiles et limiterait ainsi les capacités de résilience de ces forêts.  Mais, comme le dit si bien Paracelse, «tout est remède, tout est poison, c'est la dose qui fait le poison» et, ici, c'est la fréquence trop rapprochée de ces incendies, ainsi que leur mauvais entretien, qui donnent un caractère réellement néfaste à ce phénomène.  

Ainsi, outre la question évidente des dégâts matériels et physiques qui peuvent s'avérer très importants, parfois même fatales, pour les populations locales, les incendies rendent les sols forestiers très vulnérables à bien des formes d'érosions et provoquent même tout un sinistre cortège de pollutions, notamment de l'air et des eaux . En affaiblissant la structure des sols, ces incendies à répétitions  peuvent provoquer également des glissements de terrains ainsi que de nombreux déséquilibres et perturbations paysagères irrémédiables.  Il y a aussi une hécatombe parmi la faune et la flore locale.  Quand elle est de surcroit rare, endémique, cela s'avère encore plus dommageable. De nombreuses essences pluri-centenaires peuvent disparaitre, ce qui représente une perte très importante pour notre richesse écologique, mais aussi, et il est important de le souligner, pour notre patrimoine culturel et historique.

Ajoutons que certaines espèces d'arbres et de végétaux résistent mieux et accentuent même les effets de ces incendies. Ce qui leur offre la perspective de coloniser plus efficacement ces espaces forestiers. Cela, malheureusement, au détriment d'autres espèces moins résilientes au feu. Ainsi, en Algérie, à force d'incendies trop fréquents, les épineux prennent largement le pas sur les feuillus, ce qui a de nombreuses conséquences écologiques, notamment sur la qualité de notre biodiversité, mais aussi, dans une certaine moindre mesure,sur celle de certains microclimats locaux. À long terme, une trop grande fréquence d'incendies forestiers peut s'avérer être un facteur accélérateur et aggravant de la désertification,  une des plus lourde épée de Damoclès qui plane sur l'avenir écologique, social et économique  de notre pays.

Certains notamment en kabylie parlent de pyromanes et pointent du doigts entre autres «les militaires», qu’ils accusent d’être derrière ces incendies !». D'autres évoquent plutôt l'inconscience écologique de nos populations qui, selon eux, «se soucient peu de l’environnement et de la situation écologique de nos forêts» !! Qu'elle est, selon vous, l'origine de ces feus de forêts ? Est-elle humaine ou naturelle ?

Il est clair qu'à chaque saison estivale et donc période d'intensification des incendies de forêts, on peut entendre et lire ça et là de nombreuses conjectures plus ou moins pertinentes sur cette question très sensible de la véritable cause de ces incendies. Est-elle la plupart du temps naturelle ou bien trop souvent d'origine humaine? Pour ma part, afin d'y répondre, en tant qu'écologiste et web reporter, je me suis activement penché sur le sujet depuis au moins dix ans. Je me suis rendu dans la plupart des régions forestières d'Algérie et j'ai pu interroger autant des habitants ruraux, des citadins, des universitaires ainsi que des fonctionnaires des conservations de la forêt locales. Je suis régulièrement en contact avec des fonctionnaires de la Direction Générale des Forêts. J'assure également depuis 2010 une veille web sur mon site et j'essaie de décortiquer tous les articles de presse ou scientifiques traitant de cette problématique. J'ai même, à titre personnel, été très engagé dans un combat acharné dans la région de Guerbes Sanhadja , dans la wilaya de Skikda, contre un véritable lobby informe, dont les incendies volontaires est un des processus récurant pour s'accaparer des terres agricoles. Il sévit d'ailleurs toujours , et cela depuis au moins dix ans, dans la plus totale des laxistes impunités , malgré toutes les dénonciations dans la presse ainsi qu'auprès des institutions concernées... Ma réponse est sans la moindre équivoque, tout en restant assez mesurée: les incendies de forêts ne peuvent être d'origine naturelle que dans une mesure où leur fréquence reste occasionnelle. Et, même, dans ce cas, l'aggravation de leurs effets est toujours liée de près ou de loin avec l'action positive ou négative de l'être humain. Parce que l'on ne peut dissocier à vrai dire l'équilibre d'une forêt de la nature des sociétés humaines avec qui elle cohabite. Ajoutons que, chez nous, durant la décennie noire, une véritable déconnexion entre les Algériens et la forêt s'est opérée, pour les tristes et macabres raisons que nous connaissons malheureusement toutes et tous. L'image de la forêt en Algérie recommence à peine à reprendre une place positive dans l'imaginaire de notre société, qui s'est progressivement réapproprié, pour le meilleur comme pour le pire, cet espace longtemps perçu comme celui de la sauvagerie. En Algérie, la recrudescence des incendies ne saurait donc être d'origine purement naturelle et leurs origines anthropiques vont du simple accident à l'incendie criminel, en passant par l'incendie à caractère purement spéculatif, voire parfois, encore, sécuritaire. En aucun cas une seule de ces raisons multiples et interdépendantes ne doit devenir «l'arbre qui cache la forêt». Cependant, mon point de vue objectif est que, en se substituant progressivement à nombre d'organisations et de pratiques locales traditionnelles, à tort ou à raison, en favorisant également l'urbanisation irrationnelle de nos campagnes, l’État algérien ne peut être à présent que le principal responsable direct ou indirect de ces montées en flèche d'incendies forestiers. Parce que les moyens les plus efficaces et opérationnels pour prévenir, combattre ou atténuer l'ampleur de ces incendies ont été concentrés par son appareil de gouvernance. Si chaque incendie est un cas particulier, leur radical commun reste intimement lié aux moyens financiers, politiques , logistiques, humains et pédagogiques qui auront été mis en place pour l'éviter ou le combattre avec efficacité. Là réside la véritable et plus fondamentale réponse à cette question...

Avec les conditions météorologiques de plus en plus chaudes, peut-on parler de catastrophe écologique ?

Si vous voulez mon humble avis, à force d'employer dans les médias de manière trop systématique et donc contreproductive  l'expression «catastrophe écologique», elle a tendance à perdre de son impact réel auprès du grand public et des politiques.  Je dirais même, au risque de paraitre provocateur, que les incendies de forêts à répétitions sont tout autant des catastrophes économiques, sociales, voire culturelles. J'ajouterai même que dans une certaine mesure, nos forêts sont potentiellement plus résilientes aux crises que notre économie ainsi que certaines de nos structures sociales  actuelles, toutes aussi affaiblies par les effets incendiaires  d'une gouvernance particulièrement hasardeuse et inefficiente à produire de la qualité de vie saine et durable.

Chaque année, les feux ravagent des milliers d’hectares de forêts à travers le pays.   À votre avis, quelle perception, nos politiques ont-ils des incendies de forêts ?

Mon humble avis, qui n'engage bien entendu que moi, est que la majorité de nos politiques surestiment la résilience avérée de nos forêts, et qu'à force de trop tirer sur la corde, elle risque forcement de rompre définitivement un jour où l'autre. De plus une trop grande partie d'entre eux accuse une culture écologique et environnementale très précaire, voire quasi inexistante. Chez nous, la dimension politique prend toujours le pas sur les considérations scientifiques et la vision à court terme sur la nécessité de prospective. Il me semble que, de plus, nombre de ces politiciens ont pris la fâcheuse habitude de percevoir dans une crise collective des opportunités de développement personnel directs ou indirects. 

Existe-t-il une réelle stratégie de lutte ?

À partir du moment où l'on n'oublie pas la place incontournable  que doivent jouer les incendies dans l'équilibre écologiques de nos forêts, il me semble plus pertinent de parler d'intelligence plutôt que de lutte contre ce phénomène ; qui est non seulement inévitable et doit être de ce fait avant tout maîtrisé. Bien comprendre la relation ancestrale entre l'Homme et la Forêt est à mon humble avis le cœur de cette prérogative. On doit absolument combiner dans cette stratégie plusieurs qualités de mesures.  La première est d'abord celle de la compréhension et de la maîtrise de ces feux, et doit veiller à en réduire la fréquence ainsi que les effets dans leur plus stricte nécessité écologique. La deuxième doit veiller en grande partie à une mise en valeur économique rationnelle et durable de ces espaces. Car, à travers le monde et depuis la nuit des temps, c'est l'utilité des forêts qui a été leur plus grand atout pour s'imposer à la bienveillance de l'Homme. On doit en parallèle travailler sur l'aspect éducatif, pédagogique et tout autant culturel de la forêt, afin de recréer un lien empathique entre elle et le grand public . Enfin, il faut absolument appliquer une politique  très stricte et sévère à l'égard des incendiaires  volontaires, quelques soient la nature et les origines de leurs malveillantes intentions. À tous ces titres, il est impératif de revoir en profondeur notre code forestier qui est un héritage historique tout aussi périmé qu'inadapté à la nature particulière  de nos forêts. Quant à la stratégie actuellement en vigueur, il faut absolument souligner qu'elle ne dispose pas du tout des moyens logistiques, ni de la ressource humaine suffisantes, en qualité et quantité,  pour être appliquée. Et cela aussi pertinente qu'elle peut nous paraitre dans certains de ses aspects. 

*Pourquoi privilégie-t-on la lutte contre le feu, plutôt que la prévention?

C'est une tendance générale de la gouvernance algérienne. La plupart de nos problématiques  écologiques et environnementales  sont avant tout les symptômes physiques d'une pathologie idéologique et psychologique qui a contaminé bien de ses logiques de réflexion et d'action.  J'aimerai  d'ailleurs conclure en insistant sur le fait que le grand public algérien a lui aussi sa part de responsabilité dans ce phénomène beaucoup trop récurent pour être naturel. Parce que ces incendies répétés sont eux aussi la résultante d'une mauvaise gestion et protection quotidiennes qui agressent chaque jour un peu plus ces espaces forestiers de manière beaucoup plus dommageable sur le long terme.  Souvent, les alertes des écologistes et autres amoureux de la nature restent lettre morte auprès du grand public  et on dirait que la société algérienne a besoin de voir brûler chaque été des milliers d'hectares de forêts pour se souvenir que ces espaces sont en grande souffrance. 

Nous avons peu de couverture végétale, encore moins de surface forestière et, malgré les efforts de reboisements qui ont donné certains résultats concluant en quantité , on doit prendre conscience qu'ils ont été obtenus au prix qu'un déploiement d'énergie et de moyens financiers largement disproportionnés.  Notamment parce que notre gestion de la forêt souffre d'une absence très dommageable de vison et de suivis vraiment durable, ainsi que d'une attention beaucoup trop épisodique et anecdotique de la part de la société algérienne.


Karim Tedjani est un militant écologiste algérien actif depuis plus de dix ans sur les réseaux sociaux ainsi que sur une large partie du territoire algérien. Il a créé en 2010 le site algérien de référence en matière d'écologie et d'environnement "Nouara Algérie". Conférencier, animateur d'ateliers pédagogiques et web reporter, il multiplie les collaborations et participations aux initiatives de la société civile algérienne en matière d'écologie et d'environnement.

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