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Publié le : 10 Mai, 2020 - 21:50 Temps de Lecture 6 minute(s) 3767 Vue(s) Commentaire(s)

La presse algérienne se vide de sa substance   

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La suspension du journaliste Mohand Aziri décidée par la direction du quotidien algérien francophone El Watan a pris effet le 5 mai 2020. Auparavant,  la direction du journal avait annoncé un dépôt de plainte contre le journaliste pour diffamation, et pour cause un post de Mohand Aziri dans lequel il se désolidarisait avec humour d’un édito du directeur du journal El Watan qui signait un changement de ligne éditoriale, d’ailleurs largement critiqué par l’opinion publique. «La direction du journal vient de déposer une plainte pour diffamation et décide d’une suspension conservatoire de mon statut de salarié en attendant une comparution en conseil de discipline», affirme Mohand Aziri. Réunie mercredi dernier, la section syndicale garde le silence. Aucune réaction et pas le moindre communiqué, pourtant Mohand Aziri était un des fondateurs de cette Section syndicale, premier syndicat d’entreprise en presque 30 ans d’existence. C’est un miracle en soi et le journaliste a été élu premier secrétaire par ses pairs avant de démissionner le 17 décembre dernier. 

Le journaliste incriminé n’est pas novice au sein de la rédaction d'El Watan. Il est permanent depuis 17 ans, soit depuis 2003. Il faut dire que depuis qu’il a mis les pieds, il n’a jamais quitté. C’est un produit de la maison dite par enchantement "El Watan". N’est-il pas de son droit de journaliste d’apprécier le changement en cours de la ligne éditoriale ou d’apporter un avis contraire, public soit-il ? Mohand Aziri, n’est-il pas dans son droit d’exercer sa liberté de journaliste consacrée même par la charte des valeurs de son journal ? Au plan national et international, le Quotidien El Watan, n’est-il pas une fierté en matière de «la liberté d’expression» ? N’est-ce pas un honneur et un surplus de crédibilité pour le journal qu'un de ses journalistes soit critique ? De quoi  est-il coupable Mohand Aziri, lui qui n'a donné que son avis sur un réseau social ? «Voilà ce qui a le mérite d’être clair : la liberté d’expression est garantie, à condition de ne pas l’exercer», écrivait Arezki Aït Larbi sur sa page Facebook au lendemain de la rencontre du président Abdelmadjid Tebboune avec la presse. Le président qui n’a pas hésité, sans le nommer, de traiter le journaliste Khaled Drareni d’«informateur» (Khabardji). «Un journaliste qui a été interrogé, est allé par la suite dans une ambassade pour leur donner un point sur la situation», a affirmé Tebboune. Pourtant les journalistes abonnés auprès des ambassades étrangères sont légion. Certains connaissent même une ascension professionnelle fulgurante. La famille journalistique en est consciente mais reste coupable par son silence. Or, ces journalistes-là ont eu déjà l’occasion de connaître Washington, Moscou, Pékin et Londres. L'Europe et les monarchies moyen-orientales leur ouvrent grand la porte. Ceux-là, on n’en parle pas. C’est le Président qui parle et c’est Tayeb Belghiche directeur d’El Watan, présent à la rencontre, qui rapporte : «C’est un Tebboune calme, sûr de lui, confiant en l’avenir qui s’est adressé à nous. Une maîtrise parfaite des dossiers qui laisse supposer que le premier Président universitaire de l’Algérie sait ce qu’il veut et où il va, surtout qu’il connaît le pays en profondeur». La messe est dite.

Le Cercle des représailles   Loin des écrans, absent dans les couvertures officielles, il ne se pavanera pas dans les salons pour se prendre en photo avec un tel ou un tel. Son nom est plus connu que son visage, y compris dans la famille journalistique. Mohand Aziri est de cette espèce pour qui l’exercice du journalisme exige de se détacher de sa condition humaine et d'épouser son idéal. Ainsi, il lui aura fallu lutter d’abord à l’intérieur de sa rédaction pour créer un syndicat permettant à ses collègues de défendre leurs droits socioprofessionnels, mais aussi leur mission de journaliste en dehors du comité de rédaction qualifié par la section syndicale de «comité de censure». C'est Tahar Djaout, dans sa lettre posthume à Mouloud Mammeri qui disait : «Tes rapports avec le pouvoir (tous les pouvoirs) ont été très clairs; une distance souveraine.»

À peine la section syndicale créée, les soucis commencent pour Mohand. Ainsi, la direction de son quotidien El Watan annonce, tout au début de l’année 2019, et dans un communiqué, qu’elle déposera plainte contre leur journaliste Mohand Aziri, premier secrétaire de la section syndicale, pour avoir publié un communiqué «dénonçant le projet  d’un comité de rédaction, qualifié par la section syndicale de "comité de censure"». L’annonce demeure sans suite mais quelques mois plus tard, la journaliste Salima Tlemçani prendra la direction de la section syndicale du quotidien à la suite à la démission de son premier secrétaire général, Mohand Aziri, qui demeure néanmoins délégué syndical et membre du bureau exécutif de la section syndicale, pas pour longtemps. La démission du SG est intervenue lors d'une assemblée générale houleuse, nous dit-on, où l'enjeu était la réactivation d'un préavis de grève, fixée pour le 22 octobre 2019, mais qui a été gelé après  un accord in extremis entre la direction du journal et le syndicat. C'est  le non-respect de cet accord -qui prévoyait entre autres l'arrêt des licenciements économiques, de la vente des actifs et la baisse des salaires du personnel et surtout une date butoir pour doter la rédaction d’une grille des salaires indexée sur celles en vigueur dans les media publics, qui plongera le syndicat dans une profonde crise et poussera le syndicaliste à jeter l'éponge. Deux mois après, en février, il sera débarqué sans ménagement du bureau syndical lors d’une AG au cours de laquelle une motion de retrait de son mandat syndical a été actée.

Depuis cette date, le journaliste reprend à son compte la célèbre formule de Kateb Yacine: «c’est le Cercle des représailles». Des questionnaires en cascades, des mises en demeures, une mise à l’écart progressive de la rédaction. Ce fut une mise à mort professionnelle du journaliste, au moment même où l’Algérie a besoin de lui. Pis encore, le 2 mars dernier, le journaliste Mohand Aziri est convoqué au commissariat d’Alger-Centre  "Cavaignac" au même titre que son ancien directeur Omar Belhouchet pour répondre d'une plainte déposée par le général-major Khaled Nezzar alors que ce dernier est en fuite à l’étranger. Il faut dire par là que certains faits avérés laissent penser que le journaliste Mohand Aziri est victime, de par la nature de sa profession, de ses engagements, de son militantisme syndical dans la famille journalistique, d'une «grotesque machination». Le journaliste, connu pour ses enquêtes et ses investigations menées sur des terrains interdits et minés, n’avait pas attendu la parenthèse de la liberté d’expression née de l’éclosion du Mouvement populaire du 22 février 2019, "le Hirak", qui s’est refermée au bout de quelques semaines, pour dire : «de Toufik Benjedid à Saïd Bouteflika, de Adel Gaïd à Sid Ali Mediène, de Abdelmoumen Khalifa à Farid Bedjaoui, de Rym et Farès Sellal à Amine Zerhouni, de Réda Habour à Khaled Tebboune, des fils de Meziane au fils Ould Kaddour, des fille et fils de Saadani au fils Ould Abbès, de Lamine Ouyahia, de Amel Bouchouareb à Khaldoun et Sina Khelil…, des échantillons représentatifs de la caste de compradores et de fabricants d’hégémonie qui réécrit l’histoire d’un "seul héros, le pouvoir"».

Pour mémoire, le général-major Khaled Nezzar avait déposé, début de l’année 2019, une plainte contre le journaliste Mohand Aziri pour son enquête "La république des «Fils de…»" publiée le 18 juillet 2018 dans le Quotidien El Watan. Pourtant, c’était encore le temps de «La république des «fils de…». Quand le journaliste Mohand Aziri écrit : «Frasques, voracité, prédation, succession… Rejetons conçus dans le dos de la République égalitaire, les enfants terribles de la nomenklatura sont les nouveaux seigneurs de cette "Algérie de papa", la version bâtarde de l’"Etat algérien restauré"». Une enquête qui invite le lecteur à une « plongée dans les dessous putrides de la reproduction en marche de la classe des dirigeants». En s’attaquant à "La république des «Fils de…»", dans les colonnes du quotidien El Watan aussi connu et suivi au plan national et international, le journaliste n’ignorait pas les risques de son travail. Il savait qu’il pourrait être l'objet d’une agression, d’être traîné dans des tribunaux, de connaître des problèmes avec sa ligne éditoriale et d'être exposé à toute forme d’exclusion inavouée Il savait aussi qu’il pourrait se retrouver sans travail. Pis encore, il exposera le bien-être de sa famille au danger.

Le journalisme dans un pays comme l’Algérie est une mission à haut risque. Plus d’une centaine avaient déjà payé le prix du sang, sans parler de l’exil, des arrestations et des intimidations, de la soumission volontaire ou involontaire. Nonobstant, des plumitifs connaissent une ascension  professionnelle qui donne le vertige. Ils sont devenus régulièrement les hôtes des chancelleries occidentales, bénéficiant  ainsi des prises en charge à l’étranger, de cartes de voyage et autres prébendes. Cette nouvelle catégorie de journalistes entretient également de fortes relations avec les milieux financiers et sécuritaires. La liste est volumineuse.

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