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Publié le : 22 Novembre, 2019 - 13:30 Temps de Lecture 5 minute(s) 3417 Vue(s) Commentaire(s)

Le député européen, Raphaël Glucksmann, dénonce l’influence des lobbies et le mutisme du parlement européen sur ce qui se passe en Algérie

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Une petite histoire algéro-bruxelloise qui dit quelque chose, je pense, de l’impuissance politique et de ses origines:

Depuis que je suis député européen, le Parlement a voté des résolutions sur le code pénal indonésien, sur des lois anti-LGBT en Ouganda qui finalement n’existaient pas ou plus, sur la mémoire de tragédies passées ou l’imprévisibilité d’événements futurs... Nous avons voté sur des sujets que je connaissais bien et d’autres dont j’ignorais tout. Nous avons aussi voté sur des non-sujets.

Mais depuis que je suis là (et très heureux de l’être je dois avouer!), le Parlement n’a pas eu un mot en session plénière sur un mouvement aussi massif, aussi exemplaire que le Hirak algérien, cette révolution qui ne brise pas un carreau et pourtant pourrait changer la face du monde méditerranéen (le nôtre, aussi, donc, faut-il le rappeler?). Des millions de citoyennes et de citoyens manifestent depuis des mois, chaque semaine - et même plusieurs fois par semaine! - pour la démocratie, la justice, la liberté, la dignité, juste là, de l’autre côté de la mer. Et nous, si bavards sur tout ce qui se passe ou ne se passe pas à l’autre bout du monde, nous n’avions apparemment rien à dire sur l’extraordinaire mobilisation pacifique d’un peuple si proche. Géographiquement, historiquement, culturellement. Comme si cette proximité nous rendait soudainement aphones.

Alors, il y a un mois, en lien avec des amis très impliqués dans le mouvement, j’ai proposé une résolution, pensant naïvement que ce silence n’était qu’un oubli. Un oubli certes bizarre, gigantesque, invraisemblable, mais un oubli quand même. On m’a directement fait comprendre que ce serait « compliqué », « complex », « veramente complicato ». Question de délais pour la dernière plénière. Sur le fond, j’avais « raison ». Mais là, la forme,... Mouais (sceptique). Cela devait avoir au moins une part de vérité.

Alors j’ai mangé mon chapeau pour quelques jours et je suis revenu à la charge. Bien en amont de la session de vote suivante, qui a lieu la semaine prochaine. Plus que dans les temps et dans les formes cette fois. Et j’ai compris. Pas mal de choses. Qui ont plus à voir avec nous qu’avec les révolutionnaires algériens ou leurs adversaires galonnés.

Vint d’abord le défilé des gens qui s’expriment au nom de leurs « intérêts nationaux » (entendre: les intérêts de grandes compagnies nationales qui pensent représenter les intérêts de la nation ou feignent de le penser pour que leurs éléments de langage claquent un peu plus que « notre thune est en jeu les amis » et se nimbent d’un parfum de légitimité politique). « Vous avez raison (étape 1 de tout raisonnement ici), ces manifestants sont vraiment admirables et la situation juridique (entendre: les arrestations massives) est difficile (entendre: désastreuse), mais l’Algérie, c’est un pôle de stabilité dans la région, et l’un de nos premiers partenaires énergétiques (on y vient: clin d’œil à ENI et Total en coulisses / règle générale: le dernier point dans l’ordre discursif est toujours le premier dans l’ordre d’importance).

Puis vint l’ambassadeur. Et là rien a dire. Il est aussi bon que courtois. Et surtout: il est dans son rôle. On parle de mes aventures de jeunesse au pays de Kateb Yacine et Lounès Matoub, de la résistance algérienne au colonialisme français puis à l’islamisme terroriste, on se souvient du GiA revendiquant ses attentats depuis Washington ou Londres, on parle de mon amour pour l’Algérie, mais rien n’y fait car c’est précisément au nom de cet amour que je tiens autant à ce que nous exprimions notre soutien à ces innombrables jeunes (et moins jeunes) qui rêvent et luttent dans les rues d’Alger et d’ailleurs.

Jusque là aucune surprise: on sait qu’il y a des lobbies et on peut se réjouir de la qualité des diplomates en poste à Bruxelles. Mais vient ensuite la troisième salve: « une résolution oui, mais pas avant les élections. C’est une règle du Parlement européen: on ne vote pas de résolution avant une élection car cela politiserait trop les débats, on transformerait le Parlement en foire d’empoigne politique entre gauche et droite,... ». Celles et ceux qui utilisent cet argument que je qualifierais de « procédural » ou « post-politique » n’ont aucune sympathie pour le régime de Gaid Salah, aucun intérêt dans le gaz et le pétrole. Je les connais et je peux le certifier. Non, ils croient simplement à cette « règle » tacite. Et ont peur sincèrement d’ouvrir « la boite de Pandore » (magnifique formule qui sert à justifier tous les renoncements).

Ce sont les mêmes qui ont voté il y a quelques semaines un amendement des ultra-conservateurs supprimant notre commission spéciale sur les financements de l’extrême-droite européenne par des puissances étrangères (entendre: la Russie de Poutine). L’extrême-droite était contre politiquement (on peut le comprendre aisément), eux étaient contre post-politiquement (il fallait conserver les prérogatives bureaucratiques de la commission Libé, et la règle B12 du fonctionnement C36 l’imposait). Leurs voix se sont mêlées bien qu’ils ne pensent pas la même chose sur le sujet et nous avons perdu à deux ou trois voix (une fois de plus!).

Là c’était reparti, sur l’Algerie cette fois: il ne fallait pas « politiser » nos débats. Mais si nous refusons de faire de la politique, pourquoi sommes-nous là? Et si nous refusons que nos résolutions aient un impact politique le plus fort possible sur le terrain, pourquoi les votons-nous? Et si nous ne voulons pas que le Parlement devienne une arène de confrontation politique, pourquoi avoir un Parlement et pas une chambre d’experts? En fin de compte, les lobbies gagnent non parce qu’ils sont plus puissants que les politiques mais parce que les politiques s’impuissantent en refusant de faire de la politique.

Tout ça (désolé je suis dans le train et j’ai le temps de partager mes réflexions avec vous!) pour dire à mes amis algériens qu’il y aura bien un débat sur l’Algerie et une résolution d’urgence la semaine prochaine à Strasbourg (face à l’argument procédural, il reste la bonne vieille méthode du: «très bien, je rendrai tout public et chacun assumera sa position au grand jour»). Je me battrai pour qu’elle soit le plus possible à la hauteur de votre incroyable révolution. Et qu’elle gagne surtout!

Mais, nous concernant, il va falloir du temps et de l’énergie pour revenir à la politique. La vraie. Le temps, nous ne l’avons plus. L’énergie? J’espère bien que oui!

Bonne journée! Et 1,2,3 Viva la démocratie!

PS: Grazie Carola, merci l’équipe et merci à toutes celles et tous ceux qui partagent la même soif de politique. Il y en a beaucoup au Parlement!

Biographie (Wikipédia) :

Raphaël Glucksmann, né le 15 octobre 1979 à Boulogne-Billancourt, est un essayiste et homme politique français. Il participe dans les années 2000 au Cercle de l’Oratoire et adopte des positions atlantistes (soutien à la guerre d’Irak, opposition à la Russie, etc.). De 2005 à 2012, il est conseiller de Mikheil Saakachvili, président de la Géorgie. Après un passage à Alternative libérale, il s'oriente plus à gauche et lance en 2018 le parti Place Publique (PP). À la tête d'une liste réunissant Place Publique, le Parti socialiste et Nouvelle Donne, il est élu aux élections européennes de 2019.

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