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Publié le : 06 Mai, 2020 - 17:00 Temps de Lecture 5 minute(s) 19218 Vue(s) Commentaire(s)

L’humour au banc des accusés : Sanaa, cette jeune femme harcelée et menacée de mort pour avoir publié un texte satirique en prose coranique (Sourat Corona)

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Inconnue jusqu’à il y a quelques jours, Sanaa Bendimerad est devenue en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la nouvelle cible à abattre. L’objet du crime : un texte écrit sous forme de prose coranique qu’elle a partagé sur sa page Facebook. La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre, sur les réseaux sociaux. Sa publication lui a valu des tombereaux d’insultes et d’appels au meurtre, auxquelles de nombreux internautes ont tenu à y riposter avec le hashtag : #solidarite_avec_Sanaa_et_djilo. Djilou, c’est cet autre internaute par qui le scandale arriva. Il est Youtuber et détient un chaîne Youtube dans laquelle il anime des débats sans aucune retenue, y compris sur les religions dont l’islam. Connu pour son franc-parler, il a baptisé son émission : «Ahdar wach habit, dis ce que tu veux", chose qui a probablement inspiré Sanaa.

Complètement paniquée par l’ampleur qu’a pris cette histoire -les messages haineux continuaient d’affluer sur de "faux comptes" et des dizaines de pages créées sous le nom de Sanaa, la présentant comme une "apostat", évoquant même des représailles physiques, ou carrément son exécution sur la place publique- la jeune femme s’est résolu à désactiver son compte. «Je connais Sanna depuis assez longtemps pour pouvoir dire qu’elle n’a jamais eu de propos attentatoires envers la religion ni envers les musulmans», assure l’une de ses amies.   Cette même situation a été vécue par une autre jeune femme, en Tunisie cette fois, qui a partagé sur son mur Facebook, le même texte. La polémique fut telle que l’écrivaine universitaire tunisienne spécialisée en linguistique, psychanalyse et Islamologie appliquée, Olfa Youce a dû réagir en écrivant ceci : «l’histoire des Arabes regorge d’exemples du style coranique, et c’est une rhétorique linguistique qui s’est répandue sans problème entre les anciens écrivains et les modernistes».

Peut-on rire de tout ?

Cette polémique s’ajoute à celle vécu par Walid Kechida, il y’a quelques jours à peine de cela. Walid a été arrêté et placé sous mandat de dépôt pour «atteinte au président de la république», «atteinte à un corps constitué » mais aussi «atteinte à la religion». En cause, rappelons-le, une caricature représentant une discussion entre Dieu et un adepte de Gaïd Salah, ce qui a valu aussi au jeune homme, des appels au meurtre.

L’humour, cette extraordinaire soupape de décompression, est devenu l’une des armes favorites utilisées par les jeunes algériens contre le pouvoir, notamment depuis l’avènement du 22 Février 2019. Cette nouvelle génération 3.0 qui, en intelligence individuelle ou collective, tente de faire barrage à l’émergence «tolérée» par les autorités, des mouvements qu’on appelle aussi gardiens de la foi et qui s’opposent de plus en plus à l’ouverture mais surtout aux différences. Une façon de contrer le phénomène de crispation identitaire dans un contexte de plus en plus anxiogène que le régime entretient à dessein. Mais jusqu’où l’humour peut-il aller ? Peut-on rire de tout, en Algérie ? Ali Boucherka, diplômé en sociologie de l’université de La Sorbonne (Paris) nous éclaire à ce sujet. «Chez nous, compte tenu des crispations persistantes, la possibilité même du rire est en soit un défi collectif. La satire, la caricature, le rire, la parodie sont le socle qui empêche une société de tourner en rond, ils préviennent le danger d’une glaciation idéologique pour reprendre un concept cher à M. Arkoun, cela aide aussi à relativiser les différences et les références des uns et des autres en désamorçant la pente totalisante et exclusive au principe de toutes les sacralités, et conforte ainsi, une forme de vivre ensemble qui n’est pas absence de débat mais son expression dans un cadre démocratique », soutient-il. Toutefois, il estime que «le rire implique des limites qui sont les atteintes physiques ou matérielles. Je dirais aussi une certaine nuance et finesse dans l’expression pour qu’il ne soit pas assimilé à une grossière provocation ou à des formes d’incitation à la haine». Force est de constater que ces derniers temps, l’humour s’est réduit comme peau de chagrin, ce qui a généré des polémiques de plus en plus violentes et à non plus finir. «Les polémiques sur la place du religieux dans notre société a toujours existé, depuis les premiers germes du nationalisme algérien, passant par les coulisses de la définition des référents et constantes de l’État national en 1962, jusqu’à aujourd’hui. Ce qui est nouveau, c’est que l’accélération technologique et l’émergence des réseaux sociaux offre à cette épineuse question un terrain d’expression et d’affrontement permanent et où le moindre incident ou dérapage peut générer un effet viral et une tempête de réaction épidermique comme nous l’observons concernant cette affaire», précise notre interlocuteur.

À quel moment sommes-nous devenus aussi intolérants ?

Il semblerait que nous soyons de moins en moins tolérants envers nos congénères. Que nous ayons de plus en plus de mal à accepter la différence… d’opinion ou de culte..etc. Mais à quel degrés, le sommes-nous ? Partons du postulat selon lequel nous avons repoussé les limites de l’intolérance, ces derniers jours notamment. L’affaire Walid Kechida, le décès du poète Idir, l’affaire de Sanaa…tous ces exemples nous ont en effet révélé à quel point les algériens ont manifestement une notion très étriquée de la tolérance. Pourtant, on aurait bien voulu croire que la révolution du 22 février a fini par nous réconcilier quelques étaient nos idéologies ! «Les phénomènes religieux sont par définition des phénomènes sociaux. La question de la tolérance suppose la reconnaissance des diversités religieuses qui existent en Algérie, car fondamentalement, on tolère mieux les choses qu’on comprend», nous dit M. Boucherka. Actuellement, «la société algérienne vit une période de transition historique, entre le délitement des structures traditionnelles, et la pénétration des référents de la modernité occidentale comme "un corrélat culturel à la mondialisation économique". Cela génère une angoisse collective, un conflit de loyauté suite à l’incapacité à synthétiser une telle contradiction, et c’est ici que réside la tentation réactionnaire violente de tous bords confondus que nous voyons s’exprimer quotidiennement dans les discours, mais aussi dans nos rues et lieux publics», poursuit-il, tout en estimant qu’ «il est difficile en pareil contexte d’introduire l’idée de la tolérance religieuse sans l’intervention des autorités responsables et garants du vivre ensemble afin de désamorcer les tensions et apaiser le climat, et fournir un paradigme en mesure de fédérer les algériens, en se recentrant sur nos valeurs de paix et de solidarité».

Aujourd’hui plus que jamais, la question qui revient le plus souvent c’est jusqu’à quel point l’État est-il responsable de cette déliquescence, d’autant que nous avons observé ces dernières années un durcissement envers les non-jeûneurs, les Ibbadites, les Ahamdites etc. Pour Ali Boucherka «on parle d’un régime qui a privatisé l’État à ses fins de reproduction. Il est clair que les tergiversations sur cette question des libertés d’une part et le référent religieux de l’autre qui sont au cœur même de la constitution n’aident pas à dépasser cette situation. Pire, le régime opère par machiavélisme en instrumentalisant l’affect religieux a des fins politiques. Il en est le premier à s’en servir et applique une intolérance féroce face à toute forme d’expression religieuse ou spirituelles comme témoignent les fermetures des églises, les procès intentés aux non jeûneurs ou la croisade contre les ibadites et la tariqa karkariyya récemment. Fidèle en cela à sa devise de toujours : diviser pour mieux régner».

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