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Publié le : 05 Mars, 2020 - 14:20 Temps de Lecture 8 minute(s) 613 Vue(s) Commentaire(s)

Nasredine Guenifi, cinéaste : tant que ce système existera il n’y a rien à obtenir en luttant de l’intérieur

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Plusieurs changements dans le secteur culturel en général, et dans celui du cinéma en particulier, ont été annoncés par ce nouveau gouvernement, version Tebboune. Ceci a commencé par l’installation d’une nouvelle ministre de la culture et d’un ministre chargé de l’industrie cinématographique. Ce relooking gouvernemental intervient après plusieurs mois du mouvement populaire qui revendique un changement radical du système et qui ne reconnaît point à ce gouvernement et à sa composition. Que pense le monde du cinéma qui s’inscrit dans la dynamique du Hirak ? Nasredine Guenifi, cinéaste et réalisateur du film «Nous n’étions pas des héros», adaptation du livre Le CAMP de Abdehamid Benzine, a accepté de répondre à nos questions.

L'Avant-Grade Algérie : Quelle est votre première lecture du programme cinématographique adopté, le 21 février dernier, lors d’un conseil des ministres ?

Nasredine Guenifi : C’est en apparence une bonne idée qu’un conseil des ministres adopte un programme pour le développement du secteur de la culture et de l’industrie cinématographique. Il s’étalera, visiblement, sur 4 ans. Je ne doute pas de la sincérité du président Tebboune qui dans son discours d’investiture a appelé à développer la cinématographie, ni de celle de la Ministre ou de son secrétaire d’État en charge de l’industrialisation. Je ne connaît pas les détails mais les grands axes annoncent des solutions attendues depuis 60 ans. Seulement voilà, cet ambitieux programme ne sera jamais ou pleinement réalisé.

Pourquoi ?

À cause du diktat d’un système bureaucratique encore en place et dont le rôle est précisément de bloquer, voire d’entraver son développement. Ceci a toujours été dans sa nature fondamentale. C’est un système malsain qui n’a jamais cessé de nous pourrir la vie dans tous les domaines, notamment dans celui de la culture dont le cinéma.

Pouvez-vous nous expliquer le fond de votre pensée ?

Les contradictions politico-idéologiques n’ont jamais cessé, depuis l’indépendance, de s’affronter au sommet de l’État. Tantôt ça bouge, tantôt ça bloque ! D’un côté, les partisans de la voie socialiste et les progressistes et de l’autre, ceux de la voie capitaliste hostile au monopole de l’État. Historiquement, l’option socialiste était un choix stratégique retenu par les instances dirigeantes de la révolution bien avant l’indépendance. Les tâches d’édification nationale reposaient sur le monopole de l’État dans l’ensemble des domaines. En effet, dans l’Algérie de cette époque, le système capitaliste n’était pas le bienvenu, c’était compréhensible car la guerre de libération avait été menée contre le colonialisme et contre son corollaire, le capitalisme. Le peuple était d’accord. Le socialisme signifiant justice sociale. Hélas, le projet socialiste est resté un vœu pieux. Certes, plusieurs réalisations sociales et économiques ont vu le jour mais sans la participation démocratique des masses laborieuses à la planification de ces réalisations. Dans le cinéma, et ailleurs, le monopole de l’État s’est vite bureaucratisé et sa mission originelle dévoyée.

Comment étaient gérées les entreprises culturelles de l’État ? Et quel a été l’impact de ce système sur le cinéma ?

Le pouvoir clamait son engagement pour le socialisme et la démocratie avec la «gestion socialiste des entreprises» mais il nommait, au même temps, des antisocialistes voire des réactionnaires à la tête des entreprises d’État. Une bourgeoisie compradore s’est formée et a tout fait pour saborder le projet d’une gestion démocratique de ces entreprises. Cette nouvelle bourgeoisie avait réussi à s’emparer du secteur d’État pour en faire un objet d’enrichissement personnel en s’octroyant de très hauts salaires et des privilèges mal compris du peuple. Avec les travailleurs, ils se comportaient en Caïds voire en Bachaghas et clamaient ouvertement leur hostilité au projet d’une « gestion socialiste des entreprises » lancé durant les années 70. Ce double jeu du pouvoir «révolutionnaire» va semer le trouble et la confusion dans l’esprit des masses laborieuses. Au sommet de l’État, on était à gauche, un peu plus bas on était à droite. Qu’à cela ne tienne, syndicats et partis de gauche (clandestins) engagent la lutte contre cette caste, qu’on appellera plus tard mafia politico-financière avec plus ou moins de succès. Mais le coup de grâce est venu avec «l’élection» de Chadli Bendjedid. Les gestionnaires de gauche sont remplacés par les libéraux et les conservateurs. Le pouvoir a commencé par restructurer les entreprises dont celles du cinéma sous le fallacieux prétexte de mieux les gérer. En fait, pour les privatiser plus facilement. Puis, c’était « l’infitah (l’ouverture)», un libéralisme sauvage qui va appauvrir un peu plus le peuple et enrichir la mafia. En octobre 1988 c’était la révolte, un Hirak avant l’heure. On connaît la suite sanglante qui a duré plus d’une décennie, au cours de laquelle le mouvement islamiste violemment hostile au cinéma et à la culture en général a fermé les salles de cinéma dont la cinémathèque de Bordj Bou Arreridj et interdit les concerts.

Et qu’en est-il des 20 ans de Bouteflika ?

Avant l’épisode Bouteflika, le cinéma était, pour rappel, monopole de l’État. Les cinéastes n’étaient pas contre ce monopole qui finançait la production et qui devait installer les infrastructures indispensables. Mais ce monopole s’est assez vite transformé en un système hyper bureaucratique, politiquement et idéologiquement anti-démocratique et sourd aux revendications légitimes des cinéastes. Quelques films longs et courts métrage fiction ont pu être réalisés au prix d’une énorme souffrance des réalisateurs et des techniciens à cause des misérables conditions de travail et d’une censure «aveugle». On tournait deux films par an alors qu’on pouvait faire plus. Les gestionnaires, généralement incompétents, se préoccupaient plus du maintien de leurs privilèges que de régler les problèmes. Les rares cadres honnêtes qui veulent lever les obstacles ne sont pas autorisés à prendre des initiatives salutaires et quand ils s’opposent à certaines directives malsaines du ou de la ministre en poste Ils sont vite remerciés. Les exemples ne manquent pas; la presse en a parfois rendu compte, certes prudemment par crainte des foudres du système. En bref, tout a été fait pour discréditer le monopole de l’État et pousser les cinéastes vers le piège de la privatisation. Beaucoup y sont tombés. De plus, sous le règne «ultra libéral» de Bouteflika, l’État a abandonné certaines de ses missions les plus importantes (Par exemple les investissements dans l’infrastructure technique) pour les céder aux sociétés de production privées. Quelques producteurs honnêtes ont réussi à installer de petits studios de tournage et de sonorisation mais faute d’une production régulière, ils sont au bord de la faillite. Même là, le privé qu’on croyait être la solution a été en butte à la bureaucratie, à une réglementation contradictoire et à la censure. Ce système a favorisé la corruption et la prédation. Malgré les subventions accordées certains privés malhonnêtes ont pratiqués la surfacturation et le détournement des fonds publics.

Comment expliquez-vous ce manque d’infrastructures industrielles depuis l’indépendance ?

Par industrie, on entend l’ensemble du processus de fabrication d’un film jusqu’à à sa diffusion dans les salles de cinéma. Le projet d’un centre industriel du cinéma a vu le jour en 1964/65. L’objectif était l’indépendance par rapport aux laboratoires européens. C’était le CNC qui était chargé de le réaliser. La direction technique du projet avait été confiée à un ingénieur compétent, Mr RAHOU. Dans ses cartons, il y avait des studios de tournage, ateliers décors, costumes, accessoires, salles de montage, auditorium et laboratoires de développement. Les études terminées patatras, le coup d’État de juin 1965 venait tout bloquer et le CNC dissout. Qui avait intérêt à le faire disparaître ? J’ai ma petite idée mais pas de preuves. Deux ans plus tard, l’ONCIC est créé. Son statut lui attribue entre autres missions celle de mettre en place les structures industrielles. Une étude fut réalisée en 1969 et réactualisée en 1974. Enfin, le projet avait été inscrit au plan quinquennal. On avait poussé des youyou. Hélas, là encore des forces obscures ont empêché la réalisation de ce centre. Ces forces préféraient traiter nos films dans des laboratoires français et italiens chèrement payés en devises plutôt qu’en Algérie à des fins malhonnêtes. Nous avions dénoncé cette pratique et avions encore et encore réclamé la construction d’un laboratoire. Cause toujours. Seule l’ANP avait construit son laboratoire et formé des soldats devenus laborantins, monteurs, ingénieurs du son . Normal, l’armé ne veut pas envoyer à l’étranger ses propres images pour des raisons de sécurité. Quoiqu’il en soit l’ANP, commissariat politique, a montré qu’il est possible de monter un laboratoire. C’est d’ailleurs dans ce dernier que quelques films longs et courts métrage produits par l’ONCIC ont été développés à la demande de quelques rares réalisateurs comme Amar Laskri pour son film «Patrouille à l’Est» filmé en noir et blanc et dont j’étais le directeur de la photographie. Le résultat est conforme aux normes techniques internationales. Malheureusement, ce fut l’unique expérience avec l’ANP. La plupart des réalisateurs ne voulant pas développer leur film en Algérie, préférant aller à Rome ou à Paris pour profiter des frais de mission. Depuis, le laboratoire avait été cédé à la RTA puis à l’ENPA qui avait hérité du laboratoire. Les films développés en couleur sont de bonne facture malgré un étalonnage approximatif des images. On avait oublié de former de vrais étalonneurs. Là aussi, le système a frappé. L’ENPA fut dissoute et le laboratoire démonté. Ensuite, l’ONCIC fut dissout malgré nos protestations à cause de la «restructuration» pour donner lieu à deux entreprises minuscules Enaprod,(production), Enadec (distribution) mortes nées. Puis, grâce aux cinéastes militants et quelques cadres engagés au ministère, un autre organisme vit le jour : le CAAIC. Il subira le même sort quelques années plus tard. Avec Bouteflika, le secteur d’État et le secteur privé agonisaient. Les cinéastes partisans d’un secteur d’État démocratisé n’avaient pas baissé les bras. D’autres luttes allaient permettre la création d’une nouvelle entreprise, le CADC, héritier de l’AARC (qui avait été chargé temporairement de financer des films) et donc un retour au secteur d’État, mais seulement en apparence.

Vous avez dressé un tableau pessimiste de la situation du cinéma algérien, notamment en terme de moyens, de stratégie et d’infrastructure. Que faire dans l’immédiat ?

L’idéologie conservatrice qui domine ce système empêchera tout progrès significatif. Pour preuve, depuis 1962 aucune décision favorable au développement de la cinématographie n’a été concrétisée. Ni les recommandations des deux chartes nationales 1976/1986, ni les résolutions des divers séminaires, commissions, colloques, congrès n’ont eu le moindre écho. En tant que syndicaliste, j’avais participé, ainsi que d’autres collègues, à toutes ces assises, avec l’espoir qu’on sera entendu, en vain. On avait l’impression de vouloir abattre une muraille en béton avec seulement nos ongles. On avait mis du temps à réaliser que tant que ce système existera il n’y a rien à obtenir en luttant de l’intérieur. Aujourd’hui, le pouvoir nous répète le même discours. Mais il ne pourra rien faire de concret tant que le système conservateur et prédateur est en place. Certes, des cadres honnêtes, engagés et compétents existent mais ils sont impuissants à engager un véritable redressement. Comme on le constate, à travers ce bref historique, le pouvoir n’a jamais pu réaliser ses engagements quant au développement du cinéma et ce n’est pas en maintenant le système qu’il va le faire. À présent, l’espoir revient grâce au Hirak qui exige la fin de ce système ou de ce régime. Les cinéastes y participent mais en ordre dispersé. Il faut qu’ils s’organisent si on veut libérer le cinéma des griffes de cette «issaba» prédatrice. Une fois ce système dégagé, on proposera au nouveau gouvernement démocratique les meilleures solutions pour asseoir durablement une cinématographie nationale qui ne pourra se développer réellement que dans le cadre d’un secteur d’État démocratisé et avec la participation honnête du secteur privé.

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