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Accueil À la Lutte Omar Berkouk, économiste : L’Algérie est aussi dépourvue qu’en 1986 [Interview]
Publié le : 22 Avril, 2020 - 22:05 Temps de Lecture 5 minute(s) 2036 Vue(s) Commentaire(s)

Omar Berkouk, économiste : L’Algérie est aussi dépourvue qu’en 1986 [Interview]

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L’Algérie verra son économie s'effondrer à l'épuisement des réserves de change et à l'explosion de ses déficits budgétaire et commercial, alerte Omar Berkouk, économiste et expert financier.

En Mars dernier, le SG de l’OPEP Mohamed Barkindo et le Directeur de l’AIE, Fatih Birol, prévenaient déjà, dans un communiqué commun, que «si les conditions de marché actuelles persistent, les revenus des pays émergents dont l’Algérie, issus du pétrole et du gaz chuteront de 50% à 85% en 2020, atteignant leur plus bas niveau en plus de 20 ans». Sachant que l’économie algérienne est portée à 98% par ses ressources en pétrole, cette chute des prix constituera -t-elle le coup de grâce pour l’Algérie? Autrement dit, à quel point cette situation va-t-elle impacter notre économie ? Qu’elle sera la vie des algériens dans quelques semaines ? Quelles mesures afin d’amortir les dégâts ?....sont autant de questions auxquelles nous allons tenté de répondre avec M. Omar Berkouk, économiste.

L’Avant-Garde Algérie : Qu’est-ce qui expliquerait selon vous, cette chute du baril du pétrole ? Est-elle liée seulement au Cornavirus ?

Omar Berkouk : Le marché du pétrole est déséquilibré. Une offre supérieure à la demande s'est progressivement installée depuis l'entrée en production des gaz de schiste Nord-Américains. (USA et CANADA). À partir de l'année 2011, le prix du Pétrole a entamé son déclin jusqu‘à la chute brutale en juillet 2014. Cette nouvelle donne a vu apparaître 3 grands leaders du marché pétrolier à savoir, les USA, l'Arabie Saoudite et la Russie.Tandis que l'on constatait la perte d'influence de l'OPEP dans la fixation des prix, le Cartel même élargi à l' "OPEP+" n’était plus en mesure de stabiliser le prix du pétrole en imposant une discipline de quotas. Une concurrence féroce entre des Producteurs animés par des stratégies divergentes, s'est instaurée. Elle nous indique qu'une pression forte à la baisse des prix s'exerce de manière structurelle. Que l’offre est abondante et qu'en dehors d'un choc géopolitique, le prix du pétrole restera au niveau d’équilibre des producteurs de Gaz de schiste. L'OPEP a perdu la main.

La tentative de l'Arabie Saoudite de décapiter cette industrie est vaine, elle renaîtra de ses cendres car son rationnel est financier et non pas budgétaire. Nous avons face à face des États aux budgets reposant sur le prix de l'or noir et des Sociétés privées dont le seul calcul est la rentabilité financière. Ainsi chaque fois que l'OPEP cherchera par une réduction de sa Production la remontée des prix ou leur stabilisation, elle agira involontairement dans l'intérêt des Producteurs de de Gaz de schiste. Le Coronavirus est venu aggraver le déséquilibre de ce marché en provoquant une dépression économique Mondiale qui va réduire la demande de pétrole de 30% d’après l'AIE.

Que sera le marché du pétrole mondial dans quelques mois ?

Le pétrole est une "commodity" volatile. On ne peut déterminer son prix qu'avec des facteurs quantitatifs. On peut affirmer sans se tromper qu'il va rebondir mais son trend est baissier en relatif et en absolu. La question signifiante est de savoir si l'Algérie a un avenir sans diversifier son économie ? Il est peu important de connaître la longueur du Stress que subira l'économie Algérienne . Que vont faire les décideurs en charge du pays pour éviter la répétition de l'Histoire est plus important.

À quel point cette crise mondiale impactera-t-elle l’économie algérienne, sachant que cette dernière est portée à 98% par ses ressources en pétrole ?

L'impact sur la plupart des pays OPEP (Moyen Orient, Afrique, Amérique Latine) qui dépendent de l'industrie du pétrole pour leurs ressources est au mieux une crise économique et financière, au pire une crise économique financière et sociale. L'une ou l'autre des situations dépend du niveau de leurs réserves de change et du niveau de diversification de leur économie. L'Algérie appartient à la deuxième catégorie, celle qui verra son économie s'effondrer à l'épuisement des réserves de change et à l'explosion de ses déficits budgétaire et commercial. Elle palliera son impasse budgétaire avec le financement non-conventionnel et entrera en compétition avec les autres pays dans le besoin pour le financement de sa balance des paiement en requérant l'endettement extérieur. Aux facteurs récessifs propres à son économie, l'Algérie ne sera pas aidée par le contexte économique Mondial. Car, l’économie Mondiale est en dépression (recul des PIB entre 6 et 12%) comme conséquence du COVID 19. C'est une pression supplémentaire sur l'économie Algérienne. Le pays ne doit compter que sur lui-même !

Comment les algériens vont-ils vivre cette crise ? Leur niveau de vie et quotidien seront-ils impactés ?

La vie quotidienne des Algériens est une préoccupation. Elle sera impactée par les licenciements massifs, la perte de pouvoir d’achat conséquence de l'inflation. L’État aura des difficultés à financer les besoins collectifs (logement, santé, éducation...). Les Algériens vont se rendre compte que leur aisance matérielle passée reposait en fait sur une économie"fictive". Cependant, quelque chose de salutaire surgira peut-être de cette crise sous la forme d'une conscientisation et d'une responsabilisation collective débouchant sur l'acceptation de réformes de structures nécessaires à la revitalisation du pays. Pour ce faire, les Algériens devront avoir confiance dans le pouvoir politique en place et ce n'est pas le cas !

Quelles sont, donc, les mesures que l’Algérie devrait prendre pour amortir les dégâts ?

Dans ce contexte, on ne saurait faire l'économie des souffrances, des manques conséquences d'une crise économique et sociale. L'Algérie n'a pas, à l'instar des pays développés, des amortisseurs sociaux. Elle a dilapidé l'argent quand il était abondant (l'illusion de richesse), elle n'a pas envisagé un retournement brutal des cours du Pétrole. Elle est aussi dépourvue qu'en 1986 ! On peut avec la planche à billets continuer de payer les fonctionnaires, les retraités, combler les déficits de la CNAS, CASNOS et maintenir les subventions. Mais nous serons vite rattrapés par l'inflation et le chômage massif du secteur privé. Hélas, il n’y a pas de thérapie indolore pour les mauvais gestionnaires!

La nouvelle loi sur les hydrocarbures adoptée en novembre 2019, contient-elle des dispositions qui pourraient aider à faire face à cette crise ou du moins freiner son impact ?

Il faut cesser de penser que les Hydrocarbures sont la solution aux problèmes de l’économie Algérienne. Les Hydrocarbures ont retardé le développement de l’économie du pays. Toute facilité nouvelle accordée à des investisseurs potentiels dans ce domaine n'est pas de nature à améliorer le potentiel productif du Pays. Elle le laisserait toujours dépendant d’une seule ressource. Cette loi sur les Hydrocarbures est arrivée tardivement et sera sans effet sur les investissements étrangers dans ce domaine en raison du contexte actuel du Pétrole

Que devrait faire l’Algérie dans les mois à venir ?

Jeûner d'abord, prier ensuite et beaucoup travailler à la fin !

Biographie de Omar Berkouk : Omar BERKOUK est expert économique et financier, diplômé des Universités d’économie de Toulouse et de Paris Dauphine. Il a exercé pendant 26 ans à Paris et à Londres au sein d’établissements Bancaires et Financiers Internationaux (Banque Paribas (Paris), Paribas Capital Markets (London),Morgan Stanley UK (London), Crédit- Agricole- Indosuez (Paris), DEXIA BANQUE(Paris) et UBS (Paris)). Il a développé une expertise dans les domaines du Financement de Projets, de Corporate Finance, de Capital Markets et d Asset Mangement. Depuis 2010, il exerce en Algérie une activité de Conseil auprès de grandes sociétés Privées de l’Assurance, de l’Agro-Alimentaire et des Services pour lesquelles il conçoit les stratégies financières de leur développement. Aujourd’hui, il participe en collaboration avec des incubateurs (Capcowork…..) à la réflexion et à la mise en place d’un écosystème propice à l’éclosion d’une nouvelle économie Algérienne fondée sur les entreprises innovantes.

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