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Publié le : 20 Avril, 2020 - 15:00 Temps de Lecture 8 minute(s) 1905 Vue(s) Commentaire(s)

Printemps berbère : la révolte de tout un peuple

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Indélébile, inoubliable, telle une balafre dans l’histoire de l’Algérie indépendante, les événements du 20 Avril 1980 avaient entaillé le visage du régime algérien.

Au début des années 1980, l’Algérie vivait en vase clos, toujours sous le règne du parti unique. La presse est complètement muselée, les informations sont filtrées et modelées selon les besoins du moment. Les élites sont marginalisés et réprimées. Un jour, le vase allait déborder, c’était inéluctable. Ouvrant la voie à la contestation contre le système, la Kabylie se révolte au printemps 1980. La goutte de trop sera l’interdiction de la conférence, sur le thème des poèmes de Si Moh Ou M’hend, que devait animer Mouloud Mammeri à l’université de Tizi-Ouzou, qui aujourd’hui porte son nom. À la suite de l’arrestation de l’écrivain à l’entrée de la ville, le 10 Mars, la Kabylie s’est levée comme un seul homme contre le déni identitaire et la fermeture de la vie politique et associative, imposée par Boumediene et perpétuée par Chadli qui déclara dans un discours télévisé que «l’Algérie est un pays arabe, musulman, et la démocratie ne signifie pas l’anarchie !».

Des manifestations et des mouvements de grève se succéderont à travers la Kabylie et s’entendront jusqu’à Alger. Les forces de répression donneront l’assaut sur l’université de Tizi-Ouzou le 20 Avril. Une opération baptisée «Mizrana» est lancée à 4H du matin par les unités spéciales de l’armée et de la police contre les étudiants à Hasnaoua et Oued Aïssi. La résidence universitaire de jeunes filles de M’douha ne sera pas épargnée. Des professeurs sont arrêtés à leur domicile. Tout le personnel de l’hôpital, médecins et infirmiers, est remplacé par des militaires. La répression des événements d’Avril 80 a duré plusieurs jours. De nombreuses arrestations et de graves violences et dérapages ont été commis par les services de sécurités. Face à cette opération militaire visant à les déloger, les villageois déclenchent une grève générale et établissent des barricades partout en Kabylie. Le gouvernement isole la région du reste du pays et écrase le soulèvement après quatre jours d'affrontements violents. Vingt-quatre militants seront arrêtés. Inculpés de délits passibles de la peine de mort. Ils seront présentés à la cour de sûreté de l’État de Médéa le 16 Mai 1980. Ils seront néanmoins libérés le 25 Juin 1980, sous la pression populaire. Les médias Algériens et l’appareil du FLN traiteront les manifestants de «traîtres» et d’«impies qui ont brûlé le Coran et l’emblème national». La propagande a ainsi joué sur la fibre nationaliste et religieuse pour dénigrer le mouvement de révolte en Kabylie. Moment fort de la lutte des Berbères pour leur identité, ce «printemps berbère», démontre aussi leur opposition au régime en place.

Saïd Khelil, l’un des principaux animateurs du MCB, un des premiers responsables du FFS et faisant partie des vingt-quatre détenus arrêtés la nuit du 19 au 20 Avril, évoqua la genèse des événements et leur impact sur la suite du combat démocratique, culturel et identitaire. «C’étaient les étudiants des campus d’Oued Aïssi et Hasnaoua, héritiers d’un long processus historique et à la sensibilité à fleur de peau concernant l’identité et la culture Amazighes, qui se sont révoltés contre le déni et l’injustice faits à notre langue et notre culture. Voilà la raison principale qui avait conduit à l’éclosion du printemps 80», témoigne-t-il. Le quotidien indépendant El Watan consacre 12 pages de son édition du 18 avril 2018 à des personnalités du mouvement. Un autre animateur du MCB, Ferhat Mehenni, qui n’allait pas échapper à la répression du régime de Chadli durant les années 80, précise que: «les deux et uniques revendications émises au printemps 80 ont été la reconnaissance des langues populaires algériennes et l’instauration d’un socialisme vrai» et que «la revendication Amazighe en tant que telle n’aura été formulée que quelques mois plus tard, lors d’une réunion du MCB à Yakourene».

Le printemps berbère a brisé le mur du silence et le peuple Algérien semble avoir exorcisé sa peur. La colère éclate au quartes coins du pays. Oran, Saïda, Laghouat, Alger, Constantine et Sétif connaissent des mouvements de protestation sporadiques avant la rupture totale annoncée par les événements d’Octobre 1988. La faillite du modèle de développement algérien s’est révélée sous le mandat de Chadli. La disparition de la confrontation avec un ennemi extérieur comme la France ou le Maroc, l’augmentation de la dette ne permettaient plus de fustiger un quelconque impérialisme ou néocolonialisme. La colère populaire s’est vite fait entendre, car c’est sous la présidence de Chadli que le peuple s’est heurté aux plus grandes difficultés. Le mouvement de fond qui s’est ébranlé le 20 Avril 1980 à Tizi-Ouzou a été confirmé un an plus tard à Béjaïa.

Le 19 Mai 1981, à l’occasion de la célébration de la journée nationale de l’étudiant, cette ville et les grands centres urbains de la Soummam ont vibré pour mettre en alerte le pouvoir dont la légitimité commençait fortement à être remise en cause. Il faut rappeler qu’à l’époque, les événements politiques étaient traités par le Ouï-dire et qu’aucune information fiable n’était encore disponible. Le régime qui avait tout verrouillé a été pris dans son propre piège. Pour toute la Kabylie, les animateurs des événements d’Avril 80 étaient encore en prison et il fallait se mobiliser pour les relâcher. Aussi, les tendances régionalistes, voire anti-kabyles, étaient fortement ressenties en Kabylie, dont les habitants se sentaient comme des laissés-pour-compte de la société algérienne. Tout a commencé par un appel lancé par les lycéens de Béjaïa à marcher le 19 Mai 81 pour dénoncer le détournement du projet de centre universitaire vers Jijel et pour exiger la libération des détenus de Berrouaghia, arrêtés à Tizi-Ouzou lors des événements du printemps berbère d’Avril 1980.

Dans la vallée de la Soummam et d’autres régions de la wilaya de Béjaïa, les manifestants ont largement suivi le mot d’ordre de grève générale, mais dont les grandioses manifestations seront violemment réprimées. Revenant sur ces événements lors d’un entretien accordé à un site d’information, Gérard Lamari, un des animateurs d’Avril 80 et de Mai 81, lui-même détenu, révélait que la plupart des manifestants étaient encore mineurs. La réponse du régime sera toujours la même : charger brutalement les manifestants et en arrêter des dizaines qui connaîtront les pires sévices dans les commissariats et les prisons, mais en retour de bâton ce seront plusieurs de ces jeunes qui constitueront le lendemain les forces d’encadrement et de sensibilisation des populations kabyles, dont le MCB et plusieurs autres partis politiques.

Outre Tizi-Ouzou et Béjaïa, la révolte grondait dans les autres régions d’Algérie. La population entière continue à vivre dans des conditions inacceptables vingt ans après l’indépendance et on ne perçoit que très peu d’amélioration. En 1982, une vague de révolte embrase des points névralgiques comme Graba Amrous, un bidonville à la périphérie de Saïda datant de l’ère coloniale où vivent des centaines de familles dans de terribles conditions. La mort d’une jeune fille causée par la méningite sera l’élément déclencheur d’affrontements entre la population et la police. De nombreuses arrestations seront opérées et quarante personnes, dont trois femmes, seront condamnées à des peines de trois mois à deux ans de prison ferme. Trois mois plus tard c’est Oran qui brûle. Des marches sont organisées par des lycéens avec l’implication des militants du PAGS. Le pouvoir réprimera de manière implacable. Alger suivra, en 1985, avec de violents affrontements entre des jeunes de la Casbah et les services de sécurité, qui dureront pendant quatre jours et feront sept morts parmi les manifestants, selon le bilan officiel, douze d’après d’autres sources.

La même année, dans la foulée des affrontements d’Alger, à Laghouat, de violentes protestations éclatent, ainsi qu’à Annaba et Constantine. Beaucoup d’intellectuels seront incarcérés ainsi que des militants du PAGS. El Hadi Khediri, ministre de l’intérieur, fait des déclarations sur le syndrome de la capitale, mais minimise les dégâts sur de violentes émeutes à Constantine, où des édifices publics ont été saccagés et les symboles du FLN particulièrement visés. «Nous avions empêché la marche sans provoquer aucun décès. Il a été prouvé plus tard que le seul étudiant mort lors de l’affrontement des marcheurs contre les forces de l’ordre avait succombé à une crise cardiaque. La police n’avait pas tiré», décalre le ministre dans un entretien au chroniqueur du Quotidien Le Matin, Sid Ahmed Semiane.

Le ministre de l’intérieur, El Hadi Khediri continuera à faire maintes déclarations. Il se défendra, cependant, d’avoir donné l’ordre de tirer sur les émeutiers. «Le sang appelle le sang. Je n’ai pu contenir les débordements à Sétif, lorsque trois personnes ont été tuées, qu’en engageant un dialogue. Pendant une semaine, j’ai rendu visite, personnellement, aux familles des victimes et j’ai rencontré les notables de la ville. J’ai demandé pardon aux familles et obtenu réparation pour elles. C’est ainsi qu’on a pu enterrer les victimes dans le clame», affirme-t-il au même journaliste.

Ces émeutes feront des victimes parmi les journalistes aussi. Un rédacteur en chef d’Algérie Actualité a été limogé à la suite des manifestations d’Oran, alors qu’en 1986, un journaliste, ayant couvert les émeutes de Constantine pour le compte de Révolution Africaine avait subi les foudres d’El Moudjahid et d’Echaab, l’Unité et An Nasr. L’information sera l’apanage d’organes étrangers, notamment français. «Les événements de Constantine se sont étendus à d’autres villes dont Annaba, Batna, Béjaïa, Blida, Collo, suivis par les manifestations à l’université de Bab Ezzouar d’Alger, créant ainsi un climat de solidarité nationale», rapporte alors Libre Algérie. Aucune leçon ne sera tirée de tous ces avertissements. Le système a ainsi échoué dans la transmission de la mémoire. Ferhat Mehenni dira : «nous étions au temps où l’acte politique était le monopole de l’État et du parti unique. Le simple fait de déposer, en groupe, une gerbe de fleurs à un monument aux morts était considéré comme un acte de dissidence et d’opposition au régime. C’était pour l’officialité, une grave offense, une trahison. Les tenants du pouvoir achetaient des soutiens qui leur assuraient la légitimité».

Tous les ingrédients d’une explosion sociale se précisent au jour le jour, depuis ce sinistre 20 Avril 1980. Les inégalités sociales, l’aggravation du chômage, les droits les plus élémentaires bafoués, une citoyenneté inexistante, une économie fébrile incapable du changement. Tel est l’état des lieux à la veille du 5 Octobre 1988. Le plus étonnant dans l’histoire, est le fait que c’est le président Chadli lui-même, qui a pris la responsabilité de lancer un appel à la contestation ! Un appel à la manifestation populaire lourd de conséquences, puisque, quelques jours après ce fameux discours, tout le pays connaîtra un embrasement sans précédent. Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire rapportent à travers l’ouvrage «Françalgerie, crimes et mensonges d’États» qu’«un certain Mercredi 5 Octobre 1988, vers 10H du matin, Alger explose avec une violence inouïe». Cet événement marque une deuxième rupture dans l’histoire de l’Algérie indépendante.

Sources: Sid Ahmed Semiane dans «Octobre, ils parlent» Le Matin 1998. «Algérie: Procès d’un système militaire» de Kamel Lakhdar Chaouche.

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