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Publié le : 28 Avril, 2020 - 17:15 Temps de Lecture 4 minute(s) 2037 Vue(s) Commentaire(s)

Prison, acharnement judiciaire et loi pénale : sommes-nous entrain d’être poussés insidieusement vers l’autocensure ?

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«Offense au président de la république», «atteinte à corps constitué», «atteinte à l’unité nationale»… C’est, désormais, ce qui pend au nez de tous ceux qui oseraient critiquer le pouvoir ou exprimer un avis contraire.

Bien qu’ils soient les plus exposés aux poursuites légales, les journalistes indépendants en l’occurrence, ne sont plus les seuls à faire face à la machine répressive de la justice. Walid Kechida, jeune activiste de 25 ans, originaire de la wilaya de Sétif, est l’ exemple type de cette énième dérive du pouvoir qui a décidé de le mettre en détention provisoire, sous des motifs fallacieux, alors que tout le monde sait qu’il est en prison pour avoir publié des Memes (dessins satiriques) sur une page Facebook qui s’appelle Hirak-Memes. Bien évidement, les réactions, entre colère et indignation, ont fusé sur les réseaux sociaux. Certains internautes continuent encore à s’interroger quant aux raisons de cette escalade inédite de la violence contre les activistes, notamment en cette période de confinement. D’autres, par ailleurs, croient déjà le savoir. «On veut en faire un exemple pour tous ceux qui voudraient emprunter sa voie», commente-t-on sur les réseaux sociaux.

Ne sommes-nous pas entrain d’être poussés insidieusement vers l’autocensure ? En fait, cette question sonne plutôt comme une affirmation. Pour preuve, certains activistes sur l’espace bleu ont déjà commencé à changer le nom des groupes dits «anti-pouvoir», qu’ils gèrent. C’est le cas de cette jeune femme qui a changé le nom du groupe «Feminist Hirak Memes» à «recettes de cuisine», et ce, à peine quelques heures après l’incarcération de Walid Kechida. Si beaucoup l’ont descendu en flèches, d’autres à contrario, l’ont soutenu. «Réaction légitime», expliquent plusieurs activistes.«Donc, si j'ai bien compris, dans l’Algérie nouvelle, ce qui choque, c'est le fait qu'une administratrice change le nom de son groupe, mais pas les raisons qui l'ont poussé à le faire?» s'indigne la journaliste Makaci Tinhinane, sur sa page Facebook. De son côté, Hanane Semane, militante féministe, réagit sur la polémique en défendant l'administratrice du groupe facebook en question. «Tout le monde n'a pas la chance de naître un Ben M’hidi. La peur est un droit, et se rétracter l’est aussi», affirme-t-elle.

Ces autres événements qui nourrissent l’autocensure

En plus de la presse écrite publique et privée, qu’il tient d'une main de fer en brandissant, à chaque crise politique, la menace de l’arrêt des subventions par la publicité, l’intrusion de l’État s’est étendu, ces dernières années, aux médias numériques, mais plus encore depuis le 22 février 2019. En effet, la liste de journaux électroniques (Maghreb-Emergent, Radio-M, Interlignes, Dzvid) censurés s’allonge chaque jour, l’acharnement judiciaire dont les journalistes indépendants qui couvrent le Hirak font l’objet est tout aussi effrayant, surtout au vu de la longue liste de noms de ceux qui sont en prison ou sous contrôle judiciaire. Khaled Drareni, Sofiane Merakchi, Meriem Chorfi, Mouhoub Rafik, Mohamed Laamari, pour ne citer que ceux-là. Mais le facteur déclencheur a été l’affaire du jeune Walid Kechida, puisque d’emblée, sa présentation devant le procureur de la république n’aurait pas dû avoir lieu, et ce, en raison de la note du ministère de la justice stipulant l’arrêt des présentations jusqu’au 29 avril, pour cause de Covid19. «Le ministère de la justice prolonge l’arrêt de tous les procès et tout travail au niveau des tribunaux jusqu’au 29 avril prochain, sauf les procès en appel ou procès des détenus», indique la note publié par l’APS. Pis, la liste des chefs d’inculpations qu’on lui a infligés a été rallongée pour «justifier le mandat de dépôt», affirme son avocat, Me Abdelmoumen Chadi.

Enfin, il y’a cet amendement de la loi portant Code pénal, adoptée par le parlement, le 22 avril dernier. «C’est un moyen tout à fait légal employé par le pouvoir afin de restreindre la liberté d’expression, bien que celle-ci soit garantie par la constitution algérienne», soutient un juriste. «Ces dispositions visent à renforcer l’emprise sécuritaire dans la société et menacent la sécurité juridique du citoyen et soumet le pouvoir judiciaire à l’appréciation des services de sécurité en matière de poursuites», avait, d’ailleurs, estimé Saaddine Merzoug, président du Club des Magistrats.

La chasse aux blogueurs et aux journalistes ne date pas d’hier

En 2004 déjà, Mohamed Benchicou, directeur du quotidien Le Matin est condamné à «deux ans de prison, pour avoir critiquer le régime Bouteflika». La même année, le "journaliste" Hafnaoui Groul est condamné à «six mois de prison, pour avoir dénoncer des malversations des pouvoirs publics dans sa wilaya Djelfa». En 2016, le journaliste Mohamed Tamalt, accusé d'«offense au président de la république» est condamné à «deux ans de réclusion criminelle ferme». Il est mort en prison.
En 2017, c’est au tour du blogueur Merzoug Touati de passer sous le rouleau compresseur de la justice qui le condamne à «sept ans de prison ferme pour "espionnage"». Il avait publié une interview avec Hassan Kaabia, porte-parole du ministère des affaires étrangères israélien qui lui avait, alors, confié qu’«Israël disposait jusqu’au début de l’année 2000, d’un bureau de liaison à Alger». La même année, Said Chitour, fixeur pour des médias étrangers est condamné à «16 mois de prison», après être resté en détention pendant plus d’un et demi. Accusé d’«intelligence avec l’étranger», il a quitté la de prison le 11 novembre 2018…et la liste est encore longue.

Mais c’est cette loi sur la cybercriminalité qui a fait déborder le vase. Au prétexte de «lutter efficacement contre toute forme de crimes sur la toile en vue de garantir un espace électronique sécurisé pour tous», la DGSN avait mis en place, en 2018, un plan d’action visant «à doter les personnels de la sûreté en moyens technologiques innovants». Abdelkrim Zeghileche, Fodil Boumala, Samir Belarbi, Abdelmoundji Khelladi, Said Boudour, Abdelwahab Fersaoui… pour ne citer que ceux-là, ont tous été inculpés pour «incitation à attroupement», «atteinte à l’intégrité de l’unité nationale» sur la base de publications Facebook. «Ils vont tout mettre en oeuvre pour que plus personne ne puisse porter atteinte à l'image du président et des membres du gouvernement ou à faire rire à propos d'un sujet quelconque, religieux ou autre. De même qu'ils pousseront les internautes à y réfléchir à deux fois avant de publier quoi que ce soit», soutient un journaliste tout en soulignant le fait que certains militants et activistes qui avaient pour habitude d’être très présents sur l’espace bleu, ont restreint leur interventions notamment sur les sujets qui fâchent.

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